L'éditorial de Issa GORAIEB

Les milliards de l’ombre

L’éditorial
11/10/2017

C'est, assure-t-il, pour épargner au Liban un véritable naufrage économique et financier, que le gouvernement a fait voter lundi, au Parlement, un train de mesures fiscales qui affecteront surtout les familles à faible ou moyen revenu. Celles-ci paieront d'une main, en taxes et impôts affectant les produits de première nécessité, l'augmentation des salaires qu'elles percevront de l'autre : singulier tour de passe-passe dont les involontaires héros se seraient bien passés en vérité, si seulement on s'était avisé de mettre plutôt les finances publiques à l'abri de la dilapidation et de la prévarication ambiantes.

À eux seuls pourtant (et c'est le ministre des Finances en personne qui le reconnaît), les impôts sur les bénéfices exceptionnels réalisés par les banques dans le domaine de l'ingénierie financière – impôts déjà perçus, mais dont l'affectation exacte demeure mystérieuse – auraient suffi pour régler la colossale facture. Toujours de l'aveu du ministre, un recouvrement des amendes sur les innombrables atteintes immobilières portées au malheureux littoral libanais aurait pu avoir le même et providentiel résultat. Prompts à exploiter le filon médiatique, les barons du régime s'en allaient d'ailleurs, dès hier, parader sur les plages devant les caméras de télévision pour annoncer au bon peuple que les abus commis contre les biens maritimes c'est fini et bien fini, maintenant que l'on vit dans l'ère bénie du changement et de la réforme. À la bonne heure ; mais on ne voit toujours pas pourquoi les milliards arrachés aux banques et à la mer n'iraient pas alimenter la grille des salaires, plutôt que de s'évaporer en emplois improductifs – sinon fictifs – au sein de l'administration, ou de se perdre alors dans les inextricables labyrinthes de la République.

Naufrage et scénario grec évités, vraiment, avec leur cortège d'inflation, de dévaluation monétaire et autres misères ? Quoi qu'il en soit, c'est une autre et menaçante tempête politico-financière qui se lève au loin et fonce droit sur nos rivages. Les signes annonciateurs se sont succédé ces derniers temps, le plus récent étant cette incendiaire tribune que signait ce même lundi, dans le parisien Le Monde, le conseiller de Donald Trump à la Sécurité intérieure Tom Bossert ; c'était là en effet un sévère réquisitoire contre le Hezbollah, assorti d'une véritable déclaration de guerre contre la milice, ses infrastructures et ses réseaux de soutien financier.

Bossert ne faisait, en réalité, que traduire la détermination du Congrès américain à voter, dans le courant de ce mois, tout un assortiment de sanctions contre le Hezbollah accusé, comme les pasdaran (gardiens de la révolution) iraniens, de favoriser l'instabilité dans la région. L'animateur de cette campagne, visant à compléter un premier train de sanctions décrété en 2015, est le sénateur républicain Ed Royce, l'influent président du comité parlementaire des Affaires étrangères. Celui-ci voit dans le parti de Dieu un groupe éminemment terroriste, mais aussi une organisation criminelle tirant d'énormes profits de diverses activités illégales tels la contrebande, le trafic de drogue, la contrefaçon et le blanchiment d'argent : toutes sources que se propose désormais d'assécher le législateur US, à l'heure même où la Maison-Blanche remet en question l'accord sur le nucléaire iranien.

C'est ailleurs cependant que réside la principale innovation. Ed Royce n'a pas sa langue dans sa poche et pas plus tard que la semaine dernière il se plaignait, en plein Capitole, de la présence d'un agent du Hezbollah au sein d'une délégation libanaise venue négocier un allègement des sanctions. Mais surtout, la loi en gestation appelle le président des États-Unis à divulguer, tous les ans, une estimation des biens des personnages qui auraient apporté un appui financier, matériel ou technologique au Hezbollah... ou qui lui serviraient de prête-nom ou de boîte aux lettres.

Cette liste noire est appelée à être publiée sur les sites Web du département d'État et des ambassades américaines. Elle sera donc accessible à tous : la belle affaire, dira-t-on, dans un pays où c'est l'argent douteux qui fait office d'accessoire du pouvoir. Pire encore de trophée : de signe, ô combien voyant, de réussite politique.

 

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

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