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Moyen Orient et Monde

Turquie-Allemagne : vers un accroissement des tensions après le scrutin ?

Éclairage

À la veille des élections législatives du Bundestag, l'avenir des relations turco-allemandes semble plus qu'incertain.

Pierre DAEL | OLJ
23/09/2017

Depuis le coup d'État manqué du 15 juillet 2016 en Turquie, les relations entre Berlin et Ankara sont au plus bas. En cause ? Les changements structurels des deux gouvernements ont affecté le lien diplomatique privilégié qu'avaient les deux pays et leur fermeté commune ne contribue pas à le raffermir.

Si l'Allemagne a eu avec la Turquie une politique diplomatique assez prudente ces dernières années, afin notamment de protéger l'accord sur les réfugiés signé par la chancelière allemande et le président turc en mars 2016, elle semble changer d'attitude vis-à-vis du régime turc face à la multiplication des incidents entre les deux pays. Aujourd'hui, et à la veille des élections fédérales du Bundestag, les relations bilatérales entre l'Allemagne et la Turquie sont au plus bas. Et le risque d'escalade des tensions est grand dans la mesure où, des deux côtés, la volonté de trouver un modus vivendi diplomatique est faible.

Demain, les Allemands se rendront aux urnes pour choisir leur chancelier. L'échéance électorale joue un rôle important entre les deux pays, puisque l'un des débats qu'elle génère tourne autour de la question de maintenir une politique ferme à l'égard de la Turquie ou rétablir les liens privilégiés que Berlin avait avec Ankara. Le SPD (le Parti social-démocrate) y est favorable et a d'ailleurs contesté la demande de la chancelière allemande Angela Merkel de mettre un terme à la candidature de la Turquie à l'intégration européenne. M. Erdogan voit dans ces élections une belle opportunité de diviser le peuple allemand et espère un revirement politique à l'égard de son pays. Il a appelé les Turcs d'Allemagne à voter contre les trois grands partis, la CDU (Union chrétienne-démocrate de Merkel), le SPD et les Verts, qu'il accuse d'être antiturcs.

Mais si l'Allemagne compte 3 millions de personnes d'origine turque, dont 1,2 million d'électeurs, cette déclaration pourrait n'avoir qu'un impact minime sur les résultats, voire aucun effet, puisque « l'électorat turc a tendance à voter pour le SPD », explique Sinan Ulgen, chercheur associé au Carnegie Europe à Bruxelles, alors qu'Erdogan appelle au boycott des trois grands partis, dont fait partie la formation politique de Martin Schulz. Les alternatives pour la minorité turque d'Allemagne sont faibles et le « vote risque d'être morcelé » plutôt qu'uni, précise Jean Marcou, enseignant et chercheur à Sciences Po Grenoble.

Cette ingérence de la Turquie dans la politique allemande avait déjà été pointée du doigt et dénoncée par Angela Merkel en mars 2017, alors que se succédaient les meetings de responsables politiques turcs en Allemagne avant le référendum proposé par M. Erdogan relatif à l'extension de ses pouvoirs.

 

(Lire aussi : Quand Erdogan fait campagne pour les législatives allemandes)

 

Arrestations et déclarations
L'augmentation des tensions est aussi liée aux déclarations respectives des dirigeants des deux États. Le gouvernement allemand s'est récemment plaint du traitement infligé à ses ressortissants sur le sol turc et les a mis en garde contre les possibles arrestations arbitraires qui ont lieu depuis quelques mois en Turquie. Ce à quoi le gouvernement d'Erdogan avait répliqué en incitant ses citoyens à « être prudents et à tenir compte de la situation en Allemagne, où ils peuvent être la cible de xénophobie ou de traitements racistes ».

Les arrestations d'Allemands ces deux dernières années ont contribué à refroidir les relations entre les deux pays. Ankara accuse Berlin d'accorder l'asile politique à des partisans de Fethullah Gülen, opposant politique d'Erdogan et tenu responsable par le gouvernement turc du coup d'État du 15 juillet 2016. « Il s'agit de la part d'Erdogan, d'une certaine manière, d'une forme de provocation », estime Jean Marcou. Une forme de réaction qui irrite l'Allemagne, puisqu'elle a réclamé la libération de Peter Steudtner, défenseur des droits de l'homme, et de Deniz Yucel, journaliste germano-turc, ne trouvant aucune raison valable à leurs arrestations. « Nous souhaitons avoir de bonnes relations avec cet important et grand pays, mais cela n'est possible que si la Turquie demeure un État de droit », a déclaré en juillet Peter Altmaier, le secrétaire de la chancellerie allemande, au quotidien allemand Bild Amm Sonntag. L'hypothèse d'un échange entre partisans de Gülen ayant reçu l'asile politique en Allemagne et les ressortissants allemands emprisonnés en Turquie et dont Berlin réclame la libération est en revanche à exclure. « C'est sous cette optique-là que le gouvernement allemand interprète l'arrestation de citoyens allemands en Turquie, mais je ne pense pas que l'Allemagne puisse accepter un tel échange », explique Sinan Ulgen. « Il y a certainement un bien-fondé dans cette interprétation, mais il faut aussi savoir que certains de ces cas sont liés à la décision de tribunaux turcs et non pas à une décision politique. »

 

(Lire aussi : Ankara fustige le "populisme" allemand après les propos de Merkel sur son adhésion à l'UE)

 

L'avenir des relations bilatérales
Les tensions actuelles et les déclarations de chaque camp laissent croire que la situation est loin de s'arranger. La possibilité de voir cette dégradation s'accentuer à l'issue du vote, alors que la campagne électorale allemande a exacerbé les tensions, est forte. Rétablir la confiance après les législatives allemandes ne sera pas facile, mais « c'est le pari que font un certain nombre de responsables politiques ou économiques allemands », ajoute Jean Marcou. Mais, à l'image d'autres responsables européens, plusieurs d'entre eux « se sentent exposés en cherchant à raffermir les liens que la Turquie avait avec l'Allemagne et l'Europe », explique l'expert. L'avenir des relations entre les deux pays est plus qu'incertain, et face à la rhétorique plus critique que se livrent le gouvernement d'Angela Merkel et celui de Recep Tayyip Erdogan, « il y a plus de chances d'observer un accroissement des tensions qu'une amélioration des relations », estime Sinan Ulgen.

 

 

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