Liban

83- Le salut par le luxe

La vie, mode d’emploi
Nicole HATEM | OLJ
23/09/2017

J'ai un rapport assez spécial à ce mot... comme le luxe aussi, semble-t-il, à ses possesseurs, car les vendeurs, qui vous proposent un article hors de prix, ajoutent avec le ton confidentiel du séducteur qui se croit irrésistible : « Voilà quelque chose de spécial, pour quelqu'un de très spécial ! »

Mon rapport spécial, lui, remonte à une conversation que j'ai eue, il y a plusieurs années, avec une secrétaire qui essayait de me convaincre que l'une des ses collègues bénéficiait de privilèges exorbitants et, voulant, par un argument irréfutable, me contaminer par sa jalousie, s'est soudain écriée : « Avez-vous une Lexus, vous ? » Je suis restée sans voix, non parce que j'étais assommée par l'argument, abasourdie par la révélation, anéantie par l'envie, mais parce que je ne savais tout simplement pas comment réagir, ignorant, alors, ce qu'était une Lexus. Sur mon écran mental, mon dictionnaire personnel, comme dans un ordinateur qui n'avait pas été mis à jour, n'affichait que les mots suivants : « Lexique, Luxe, Luxure, Luxation, Lucifer... » Le contexte me permettait, certes, de ne retenir de cette liste que le terme « Luxe », mais ne m'indiquait pas à quel objet l'associer. J'étais affolée de me retrouver sans réplique, mais aussi, je l'avoue, un peu vexée : ne pas connaître le sens d'un mot qui paraissait d'un usage courant alors que tous les rats de votre appartement sont devenus rats de bibliothèque et vous comprise ! Mes fréquentations livresques ne seraient-elles pas les bonnes ? Je leur en voulais de me donner un air que je soupçonnais n'être pas des plus fins. Aussi, rapidement, selon le procédé qui préside à certains jeux éducatifs, je passais en revue, dans mon imagination, les objets considérés, d'ordinaire, comme onéreux et mon choix tomba sur le parfum.
Je déduisais, en effet, de la publicité de cet article qui s'étalait sur les panneaux de la ville et qui faisait appel à des vedettes de cinéma pour poser (le vaporisateur serré contre leur cœur comme s'il y allait de l'essence de leur vie), que les commerçants devaient se rattraper sur le prix du produit. Mais ma satisfaction d'avoir levé le mystère entourant le vocable Lexus fut de courte durée : je n'eus même pas le temps de répondre avec à-propos à mon interlocutrice qui, elle, paraissait aux anges de constater que sa sortie me laissait coite et, espérait-elle, dans les mêmes affres que les siens. C'est qu'ayant arrêté ma pensée sur le mot parfum, je voyais bien que, telle une mauvaise pièce d'un puzzle, il ne s'insérait pas dans le vide de la phrase laissé par l'étrange substantif Lexus. Celui-ci avait été employé au féminin et son importance semblait excéder les dimensions d'un flacon aussi artistiquement taillé qu'il pût être : il avait quelque chose d'impérial, de Rex, comme le lion de la MGM. La secrétaire rugissait de courroux contre sa rivale, et moi, intérieurement, contre mon inculture. Elle s'est enfin éloignée, assurée de s'être acquis une alliée dans sa guerre contre la propriétaire de l'outrageuse Lexus, et moi je prenais possession d'un nouveau mot qui, à observer les sentiments qu'il suscitait, paraissait renfermer les merveilles de ce monde et sa félicité et qui m'avait été jusque-là inexplicablement et injustement caché.

Nos routes sont à présent encombrées de ces objets de luxe ou de leur simili – car le journal m'a appris que moins d'un tiers des voitures vendues au Liban est neuf. Probablement que, depuis notre aparté, la secrétaire jalouse a elle aussi sa Lexus d'occasion ou une version au rabais. Se sentir quelques heures par jour roitelet sur les pauvres passants ou les « mini » de toutes sortes permet sans doute de supporter le reste du temps les diktats du patron dont les affaires ne roulent pas bien, les rodomontades du mari que tourmentent les traites de voiture impayées, les ronchonchons de l'adolescent dont un camarade a déjà une moto « Somptuosa », etc.

Je me suis exercée, ces dernières semaines, au jeu de ping-pong et m'imagine répondant du tac au tac aux adorateurs du grand-clinquant-voyant et toujours envieux du plus ostentatoire : « Hegel ne se trompait pas : la philosophie est un luxe, et combien plus dans un pays où tout le monde n'aspire qu'au seul mot de Lexus sur une carrosserie... fût-elle de dixième main ! »


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