Le 16 avril 2015, dans une mosquée d’Hotan, au Xinjiang. Greg Baker/AFP
Les témoignages pullulent sur les réseaux sociaux, mais disparaissent aussi vite, par peur des représailles. Persécutés chez eux en Chine, les Ouïgours le sont aujourd'hui ailleurs aussi, notamment en Égypte. « On a compté 22 étudiants ouïgours arrêtés puis transférés dans la première partie de juillet. Au moins 200 seraient encore en détention. Ceux qui avaient un visa étudiant ont vu leur titre de séjour annulé. Ils ont été arrêtés par la Sécurité d'État égyptienne, et les interrogatoires se sont faits en présence de personnel chinois », rapporte ainsi Hussein Baourni, chargé de l'Égypte pour Amnesty International à Tunis, au quotidien Le Monde.
Représentant près de 45 % de la population de la région autonome du Xinjiang, en Chine, cette minorité turcophone et musulmane subit une forte répression de la part de Pékin. Au nom de la lutte contre le terrorisme, l'accès aux mosquées, les pèlerinages à La Mecque, le port du voile pour les femmes ou encore la taille de la barbe pour les hommes font l'objet de restrictions. Les autorités chinoises mènent également une politique de sinisation au Xinjiang. De la même manière qu'au Tibet, elles cherchent à assimiler culturellement ces populations par l'installation dans cette région d'environ 300 000 Hans – principale ethnie constituant 92 % de la population chinoise – chaque année. Les mariages interethniques sont également encouragés avec l'attribution d'une bourse de 10 000 yuans – environ 1 528 dollars –, soit plus de trois fois le salaire mensuel moyen brut chinois. Autre impact saillant sur l'identité ouïgoure, la politique dite d'« enseignement bilingue » affirmant l'égalité entre le mandarin et la langue ouïgoure, mais qui, en réalité, marginalise gravement cette dernière.
Ces politiques répressives se sont nettement renforcées suite à la multiplication d'attaques terroristes, et particulièrement après l'attentat de la place Tienanmen du 28 octobre 2013 impliquant des mouvements indépendantistes et islamiques ouïgours, tels que le Mouvement islamique du Turkestan oriental (ETIM) et le Parti islamique du Turkestan (TIP).
(Lire aussi : Ouïghours : la tentation de l’État islamique)
Jusqu'au Caire
Moins médiatisée que les Rohingyas, la répression à l'égard des Ouïgours s'étend désormais en dehors des frontières chinoises. En témoignent les nombreuses expulsions d'étudiants ouïgours, venus pour la plupart étudier à l'université al-Azhar au Caire, par les forces de police égyptiennes dès juillet dernier. Les 5 000 à 6 000 étudiants ouïgours installés en Égypte pour apprendre l'arabe et suivre des études islamiques sont désormais contraints de vivre dans la clandestinité. « La Chine craint une radicalisation des étudiants ouïgours en Égypte, mais l'enseignement à al-Azhar n'est en rien radical. Cela a donc vraiment été un choc », précise sous anonymat un Ouïgour d'une vingtaine d'années. « À l'origine, la Chine voulait utiliser les musulmans chinois comme vecteur d'influence dans les pays musulmans. Simplement, l'appétit pour la liberté des musulmans chinois a changé la donne », rappelle Jean-Joseph Boillot, professeur agrégé de sciences sociales et docteur en économie, et spécialiste de la Chine, à L'Orient-Le Jour. « Cette crainte d'une radicalisation des étudiants ouïgours est renforcée par la possibilité pour eux de communiquer via internet avec leurs coreligionnaires restés sur place », ajoute-t-il.
Dès lors, le régime égyptien, devenu membre de la banque d'investissement asiatique (AIB) et qui a adhéré au programme de la route de la Soie lancé par Pékin, n'hésite plus à satisfaire les demandes des autorités chinoises en expulsant les Ouïgours qui sont surveillés de très près et considérés comme des potentiels terroristes. Cette propension à exécuter les requêtes formulées par Pékin s'expliquerait par des enjeux liant les deux États dans le cadre de l'offensive sur le Moyen-Orient menée par la Chine, depuis 2012. Si l'approvisionnement pétrolier est central, la présence chinoise en Égypte s'inscrit dans une diplomatie globale. « L'Égypte, qui cherche à éviter à la fois l'isolement et l'alignement sur un seul bloc, a répondu extrêmement favorablement aux appels du pied de la Chine. Ce partenariat donne lieu à des investissements chinois considérables dans un ensemble d'infrastructures de base : électricité, routes, etc. », explique Jean-Joseph Boillot.
Le déficit égyptien considérable à l'égard de la Chine – 12 milliards de volume total des charges – est également déterminant pour comprendre l'attitude de Abdel Fattah el-Sissi concernant les Ouïgours présents en Égypte. « Il faut aussi rappeler que la Chine a trois mille milliards de dollars qu'elle veut investir dans le monde, et, pour le régime égyptien qui est dans une situation économique difficile, il y a convergence à la fois économique, idéologique et politique. La politique menée à l'encontre des Ouïgours est la conséquence d'accords secrets conclus entre les deux États », affirme le chercheur. En retour de ces investissements, la Chine attend donc un alignement de la République arabe d'Égypte sur ses priorités stratégiques.
(Lire aussi : 4.000 à 5.000 Ouïghours venus de Chine combattraient en Syrie)
Tentation islamiste
Aux persécutions, il faut ajouter la situation économique compliquée dans laquelle se trouvent les Ouïgours. Confrontés à un fort taux de chômage, marginalisés dans les postes importants de l'administration, exclus de certaines professions – il faut par exemple parler mandarin pour devenir enseignant –, les Ouïgours en général, et les jeunes en particulier, ont développé un fort ressentiment à l'égard de Pékin. Ressentiment que les mouvements islamistes cherchent à exploiter en engrangeant des soutiens au sein de cette population. L'EI a par exemple récemment appelé les Ouïgours à frapper la Chine.
Cette tentation islamiste se confirme avec la présence au Pakistan et en Afghanistan de jeunes Ouïgours, partis de chez eux pour combattre. « Si une partie de la jeunesse marquée par le chômage se radicalise, celle-ci reste très minoritaire. Pour l'instant, il n'y a pas d'islamisme radical au sein de ces populations qui soit très important. La principale lutte reste celle pour l'indépendance », nuance Jean-Jospeh Boillot. L'objectif numéro un reste donc un Turkestan oriental indépendant.
Pour le chercheur, il y a une volonté d'éradiquer la diversité ethnique et religieuse, « de faire disparaître à terme la religion musulmane de Chine ». « Tous les Ouïgours que je connais se considèrent comme étant un peuple en tant que tel. Il y a une vraie résistance à la politique d'annexion de Pékin, mais limitée », conclut-il.
Pour mémoire
Des dizaines de ouïghours arrêtés en Egypte en vue de leur expulsion, selon HRW
Représentant près de 45 % de la population de la région autonome du Xinjiang, en Chine, cette minorité turcophone et musulmane subit une forte...

