A l'occasion de la sixième commémoration de la double explosion au port de Beyrouth, des membres des familles des victimes portent les portraits de leurs proches autour du mémorial en marbre gravé des noms des victimes, érigé à proximité de l'épicentre de l'explosion, le 4 août 2026. Photo Anwar Amro/AFP
Il y a des matières qui finissent par incarner le destin d'un pays. Pour les Libanais, le nitrate d'ammonium n'est plus un simple composé chimique. Il est devenu le fil rouge de notre faillite collective. Il y a six ans, il pulvérisait Beyrouth. Aujourd'hui, il pulvérise les villages du Sud. Entre ces deux tragédies, il a changé de lieu, de mains, de contexte. Mais il raconte toujours la même histoire : celle d'un État qui a renoncé, trop souvent, à protéger les siens.
Le destin s'est montré d'un cynisme presque insoutenable. Pendant six ans, le nitrate est resté associé aux images du 4 août : un port éventré, une capitale défigurée, des familles arrachées à leur quotidien en une fraction de seconde. Il incarnait le scandale absolu d'un explosif abandonné pendant des années au cœur d'une ville, malgré les avertissements, malgré les rapports, malgré la certitude du danger.
Le voilà qui ressurgit dans le Sud, utilisé cette fois par l’armée israélienne pour faire disparaître des maisons, déraciner des oliveraies, effacer des villages entiers sous des déflagrations qui rappellent douloureusement celles de Beyrouth. Comme si cette matière refusait de nous quitter. Comme si le Liban était condamné à mourir toujours du même renoncement.
Il y a des dates qui appartiennent à l'Histoire. Le 4 Août n'en fait pas partie. Ce jour noir n'est pas un souvenir. C'est une manière de gouverner. Une manière d’abandonner. Une manière de tuer. Le port n'a pas explosé à 18h08, en ce 4 août 2020. Il a explosé bien avant, lorsque les avertissements ont cessé d'avoir un destinataire, lorsque les responsabilités se sont diluées dans les administrations, lorsque chacun a considéré que quelqu'un d'autre finirait par agir. Il a explosé le jour où le Liban a accepté que certains espaces échappent au contrôle de l'État, que certaines décisions puissent être reportées indéfiniment et que certaines responsabilités deviennent, par miracle, celles de personne.
Cette culture de l'exception n'a pas disparu avec les débris du port. Elle a simplement changé de visage. Car si Israël porte l'entière responsabilité des destructions qu'il inflige aujourd'hui au Liban, rien ne serait plus dangereux que de croire que cette guerre est née de nulle part. Le Liban paie aussi le prix de la plus longue des faillites : celle d'un État qui, pendant des décennies, a laissé le Hezbollah confisquer la décision de guerre et de paix, imposer sa propre logique militaire et persuader une partie du pays qu'il existait une cause suffisamment sacrée pour être dispensée des règles communes.
Voilà le véritable fantôme qui hante le Liban. L'idée qu'il puisse exister, au-dessus de la République, une cause, une arme ou une organisation bénéficiant d'un statut d'exception. C'est cette exception qui a vidé l'État de son autorité. C'est elle qui a rendu possible l'accumulation de nitrate d'ammonium dans le hangar 12. C'est elle qui a conduit le Liban dans des guerres que les Libanais n'ont jamais collectivement choisies. C'est elle qui continue d'entretenir l'illusion que la sécurité peut naître de la force plutôt que du droit.
Lorsque, six ans après le 4 Août, un appartement rempli d'armes est découvert au cœur de Beyrouth par un concours de circonstances, c'est encore la même question qui resurgit : combien d'autres catastrophes attendent encore que le hasard les révèle ?
À cette exception répond aujourd'hui une autre, tout aussi destructrice : celle qu'Israël s'accorde à lui-même lorsqu'il estime que son impératif sécuritaire l'autorise à s'affranchir du droit international, à raser des villages, à faire exploser des quartiers entiers et à condamner des milliers de Libanais à un l'exil.
Entre ces deux logiques d'exception, ce sont toujours les mêmes qui paient. Les Libanais. Toujours eux. Les victimes du port. Les habitants du Sud. Les familles qui pleurent leurs morts sans avoir jamais obtenu ni vérité ni justice.
Depuis six ans, les Libanais vivent dans l'attente. Ils attendent que le juge Tarek Bitar puisse enfin aller au bout de son enquête. Ils attendent que les responsabilités soient établies. Ils attendent qu'un État protège enfin ses citoyens avant de leur rendre hommage. Ils attendent que le mot « justice » cesse d'être une promesse répétée à chaque anniversaire. L'enquête touche aujourd'hui à son terme. Elle devra être irréprochable, non parce que le temps a effacé les blessures, mais précisément parce qu'il ne les a jamais refermées. Elle devra répondre aux questions que les familles se posent depuis six ans, y compris celles qui continuent d'alimenter les doutes et les hypothèses autour des circonstances exactes de l'explosion. Elle devra surtout rappeler une vérité essentielle : la justice ne consiste pas à désigner des vaincus en fonction des rapports de force du moment, mais à abolir définitivement l'idée qu'au Liban, certains peuvent encore vivre au-dessus de la loi.
L'État paraît aujourd'hui plus fort qu'il ne l'était encore il y a quelques mois. Mais cette occasion historique n'aura aucun sens si elle ne s'accompagne pas d'une révolution plus profonde : celle qui consiste à remplacer la logique des exceptions par celle du droit.
Les Libanais ne demandent pas l'impossible. Ils savent qu'aucun verdict ne ressuscitera ceux que le 4 Août leur a arrachés. Ils savent qu'aucune condamnation n'effacera les villages détruits du Sud. Les Libanais ne demandent plus que leurs morts reviennent. Ils savent qu'aucune justice ne ressuscite les disparus…
Ils demandent simplement que leur pays cesse d'en fabriquer.


Definition d’après Google: Un État criminel (ou criminal state) désigne un État dont les institutions, le pouvoir politique et les ressources sont détournés de manière systémique par ses propres dirigeants pour commettre des crimes à grande échelle ou pour s'enrichir illégalement.
16 h 53, le 04 août 2026