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Moyen Orient et Monde

Le Nord irakien en proie à une nouvelle guerre d’influence

Décryptage

Après la reprise des derniers grands bastions de l'État islamique, Bagdad doit faire face à la concurrence des milices et au projet d'indépendance kurde.

Pierre DAEL | OLJ
18/09/2017

En Irak, l'heure est désormais à la reconquête politique. Après 3 ans de guerre contre l'État islamique, Bagdad cherche à se réinvestir dans les territoires repris, particulièrement dans la province de Mossoul où son pouvoir est à la fois morcelé, concurrencé par les milices et menacé par les velléités d'indépendance des Kurdes d'Erbil.

Il s'agit avant tout pour le pouvoir central de reconstruire une administration cohérente, un réseau d'écoles, de rouvrir les hôpitaux ainsi que les universités. « L'unité du pays ne peut se faire qu'autour d'une administration forte, c'est le nerf de la guerre », soutient Arthur Quesnay, chercheur à l'Université Paris 1, interrogé par L'Orient-Le Jour. Faute d'un appareil administratif suffisamment étendu, Bagdad en est cependant réduit pour l'instant à soutenir et financer les milices qui lui ont prêté allégeance et qui jouissent d'une marge de manœuvre importante.

Les milices chiites, aux effectifs plus fournis que l'armée, qui ont activement pris part à la campagne contre l'État islamique et se sont même vu confier la libération finale de Tal Afar, jouissent d'un statut particulier puisque leur implication dans les combats a eu un impact décisif dans la reconquête du pays et qu'elles contrôlent une grande partie des territoires libérés. Bagdad se voit ainsi obligé de composer avec elles et de redéfinir leur rôle. D'autant plus que la question de l'intégration de leurs soldats au sein de l'armée irakienne n'est toujours pas réglée. Si certaines, comme les brigades Badr, possèdent une structure et une hiérarchie qui les apparentent à une armée de métier, d'autres, en dehors des grandes villes et qui occupent majoritairement la province, échappent au contrôle de Bagdad et à celui de leurs chefs, et sont susceptibles de commettre des exactions contre les civils et les minorités. « En dépit de leurs divisions internes, ces milices ont acquis durant la guerre une expérience en termes d'organisation et de ressources leur permettant de jouir d'une certaine autonomie vis-à-vis du pouvoir central », explique Hardy Mede, docteur en sciences politiques et chercheur au CESSP – Université Paris Sorbonne, pour L'OLJ. Jouissant d'une grande liberté, Bagdad n'ayant pas les moyens de désarmer ou de démobiliser ces milices, elles auront certainement un rôle à jouer dans la reconfiguration politico-institutionnelle de la province de Mossoul.
Cela dit, « ces milices ne se contentent pas de jouer leur propre partition, mais tendent également à s'insérer dans l'appareil étatique pour gagner en visibilité et en reconnaissance à l'échelle locale et nationale », observe Hardy Mede. « La question est de savoir jusqu'où peuvent-elles pénétrer cet État irakien, s'accaparer le contrôle de certaines institutions, gérer la population à travers celles-ci et se créer des fiefs », s'interroge Arthur Quesnay.

(Lire aussi : Pourquoi Israël est le seul État à soutenir une indépendance kurde)

La menace d'une chiitisation forcée de la province de Mossoul n'est d'ailleurs pas à exclure pour Hardy Mede, qui évoque un redécoupage administratif de la région en faveur des chiites à l'étude pour Bagdad, sous l'influence de Téhéran, qui parraine la majorité de ces milices. La province présente un intérêt commercial pour la communauté avec l'éventuelle création d'un espace chiite transnational du Liban à l'Iran, en passant par la Syrie et Mossoul, qui favoriserait l'acheminement des échanges et des armes.

Erbil a beaucoup perdu

Le pouvoir central doit aussi prendre en compte les volontés du Kurdistan irakien. Le gouvernorat autonome, qui réclame son indépendance et s'apprête à organiser un référendum sur la question le 25 septembre, cherche aussi à maintenir son influence et son contrôle sur les territoires occupés, qu'il a obtenus dans la bataille contre l'EI ou qu'il détenait avant la guerre.

Si Erbil tente de tenir tête à Bagdad dans le partage et le découpage du Nord irakien, il ne cesse cependant de perdre de son influence et de son pouvoir sur les minorités voisines. « Le Kurdistan irakien a perdu beaucoup dans la guerre contre l'État islamique », explique Arthur Quesnay. « Certes, il a considérablement militarisé ses structures partisanes et obtenu des gains militaires, en termes de ressources ou d'équipement. Mais, derrière cela, l'économie est ruinée, les salaires qui doivent être payés par Bagdad ne sont toujours pas versés, ou alors tous les 3 mois à hauteur de 30 % par fonctionnaire, ce qui crée évidemment une crise du pouvoir d'achat », précise le chercheur. L'eau et l'électricité ne fonctionnent plus, et cela complique sérieusement l'administration des nouveaux territoires.


(Lire aussi : Référendum kurde : Kirkouk au cœur des débats)

Pour Bagdad, le retour de son autorité dans ses territoires disputés par Erbil passe notamment par une nouvelle alliance avec les populations de la province, les communautés yézidie, turkmène, assyrienne et sunnite, délaissées par le pouvoir central pendant quelques années. Les yézidis, sous contrôle du Kurdistan depuis 2003, sont partagés entre rattachement au gouvernement irakien ou maintien de l'autorité kurde. La situation laisse pourtant croire à une future victoire de Bagdad dans le Sinjar. Le pouvoir central assure le financement de miliciens yézidis bien décidés à se débarrasser de l'influence kurde, et qui glanent bon nombre de victoires face aux partis kurdes, en recul dans la région. « Les yézidis ont un passé irakien très fort, ajoute Arthur Quesnay. L'allégeance de ces milices à Bagdad est forte puisqu'elle s'appuie sur des réseaux d'entrepreneurs yézidis qui habitent dans la capitale depuis plusieurs générations et qui ont de très bons liens avec le parti Dawa, parti chiite conservateur, et les brigades Badr. »

Situation qui bénéficie à Bagdad et qu'il cherche à reproduire auprès des milices assyriennes formées par les brigades chiites Badr. Ces groupes armés bénéficient de financements irakiens et sont soutenus par le gouvernement de Haïdar el-Abadi dans leur gestion des villes chrétiennes, comme Qaraqosh dans la plaine de Ninive.

 

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