L'éditorial de Issa GORAIEB

Macabre OPA

L’éditorial
09/09/2017

Une journée de deuil national; une impressionnante cérémonie au ministère de la Défense, en présence des plus hauts personnages de la République ; des discours martiaux, des salves d'honneur, une profusion de décorations décernées à titre posthume ; et pour finir, de poignantes mises en terre sur les lieux qui les ont vus naître, suivies à la trace par les caméras de télévision : tous ces honneurs, était-ce assez pour rendre justice aux pauvres restes de ces jeunes militaires capturés en 2014, puis exécutés par les terroristes ?

Non, hélas. Car davantage que toutes ces médailles dont les suppliciés ne sauraient vraiment que faire, ce que réclament les proches de ces malheureux, et avec eux l'opinion publique, c'est des réponses claires et nettes (et honnêtes) aux légitimes interrogations qui suivent, et qui confinent au surréel.

Pour commencer, comment a-t-on pu placer des hommes de troupe dans une situation telle qu'ils pouvaient, par dizaines entières, se laisser prendre dans la nasse des terroristes ? Pour quelle raison une opération de sauvetage n'a-t-elle pas été tentée? Comment, trois longues années durant, a-t-on pu berner aussi cruellement les familles des otages en leur parlant de négociations indirectes avec les terroristes, alors qu'on avait la quasi-certitude que ces infortunés n'étaient plus de ce monde?

Mais, surtout, pourquoi avoir attendu trois ans pour se décider à faire la lumière sur cette tragédie ? Réuni hier, le Conseil supérieur de défense a vu le président de la République et le chef du gouvernement garantir, tour à tour, la totale impartialité de l'enquête sur cette affaire, loin de tout esprit de vengeance politique. Le problème est que d'aucuns ont déjà pris de l'avance sur les enquêteurs, lançant leur propre chasse aux sorcières; à leur tête figure le chef de l'État en personne qui, dans son allocution solennelle du matin, avait déploré les zones d'ombre entourant, selon lui, la gestion du gouvernement de l'époque, présidé par Tammam Salam qui a vivement riposté. Répercutée par certains médias, la campagne vise d'autres dirigeants de l'époque, dont l'ex-président Michel Sleiman, l'ancien ministre de la Défense et l'ancien commandant de l'armée.

Ce n'est pas pour défendre ces derniers, ils le feront bien tout seuls, mais perverse est la démarche. Car même à supposer que ces anciens responsables ont failli, ils ne sont pas seuls à devoir en répondre. Ceux-là mêmes qui les accusent aujourd'hui étaient représentés en force dans le gouvernement de l'époque ; ils avaient donc toute latitude d'interpeller, de questionner, d'exiger des comptes, ou bien alors de claquer la porte, de démissionner. Mieux encore, ces mêmes pères la vertu s'érigeant en ministère public sont, depuis neuf mois, partie intégrante de l'actuel gouvernement, et on ne les a jamais entendus réclamer, même à demi-mot, la moindre enquête.

Nous vivons dans un pays où faire commerce de tout, y compris les ordures ménagères, est de bonne politique. Mais de là à spéculer sur les tombes...

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

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