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Culture

Naïla Kettaneh-Kunigk, rigueur et curiosité sous le signe de Tanit...

Rencontre

Naïla Kettaneh-Kunigk vient de signer non pas une (auto)biographie, mais un témoignage. Celui d'un parcours de quarante-cinq ans pour maîtriser les rouages de la gestion d'une galerie d'art contemporain.

22/08/2017

Rencontre avec Naïla Kettaneh-Kunigk dans son appartement haut perché à Mar Mikhaël, décoré avec bon goût et ayant une vue imprenable sur la mer et les toits de Beyrouth. Aux murs, de nombreux tableaux et photos de ses « poulains », mais aussi d'autres artistes amis qu'elle affectionne. Un mélange original qui n'exclut pas céramiques et poteries soigneusement rangées sur des étagères, sélections d'œuvres aimées, rapportées de ses nombreux et lointains voyages.

À soixante-treize ans, la curiosité culturelle et intellectuelle n'est pas tarie. Au contraire. En secouant ses mèches blondes qui cascadent sur son front et son visage, Naïla Kettaneh-Kunigk, autrefois brune piquante (l'atteste sa ravissante photo au bal des Débutantes à Paris), tente de retrouver des bribes du passé et de remonter le cours des ans. L'ouvrage Sous le signe de Tanit qu'elle vient de signer en collaboration avec François Cardinali (édition Michel de Maule, 233 pages) évoque un itinéraire mouvementé et fructueux.
Hasard sa rencontre avec l'art ? « De toute façon, je n'étais pas préparée pour ça. Avec mon père qui détestait Picasso et Mathieu, et ma mère qui n'aimait pas les surréalistes, et qui a refusé d'acheter un Magritte », confie-t-elle, comme quelqu'un encore non revenu d'une catastrophe, de sa voix un peu rauque. Voix qui pourrait méconduire à une attitude cassante ou rêche, mais la galeriste est une grande dame au cœur tendre et grand comme ça.

Pourtant l'art, de Duffy à Derain, sur les murs de la demeure parentale, était son environnement quotidien. Et il faut dire que son père, Charles Kettaneh, avait mis à profit son séjour en Iran pour constituer une exceptionnelle collection d'antiquités et de livres. Quant à sa mère, Aimée, elle fut la première présidente du célébrissime Festival de Baalbeck, créé en 1956. C'est dire si l'art ne lui était pas un peu prédestiné...
De Londres à Paris (ses promenades à Saint-Germain lui ont dessillé les yeux) en passant par Berlin, des cours de l'Institut d'études politiques à l'École du Louvre, le virage s'opère au cœur de la Bavière où la jeune femme croise le chemin de Stephan Kunigk qui sera son mari et le père de ses enfants. Avec lui, en 1972, la galerie Tanit (joli prénom que celui de cette déesse phénicienne adoptée par Carthage) a pignon sur l'élégante artère Maximillianstrasse de la capitale bavaroise... Une galerie (dont Walther Mollier sera aussi le partenaire en 1981) qui se cherche. Mais qui offre à voir, en toute audace, finesse et bon flair, non seulement des minimalistes américains, mais aussi l'Arte Povera italien (Michelangelo Pistoletto en tête de cortège) et des photographes tels que Helmut Newton, Man Ray... Et de Cologne à Bruxelles, le fil des expositions s'allonge et la renommée s'affirme. Bémol inattendu et jeu de pions un peu en déroute dans l'ascension avec le décès soudain et brutal de Stephan Kunigk.

Comme un retour aux sources, en l'an 2000, sans lâcher l'Europe, Naïla Kettaneh-Kunigk revient s'installer à Beyrouth. D'abord à Clemenceau, ensuite à Mar Mikhaël dans ce quartier – qui égrène aujourd'hui buvettes, pubs, bistrots et restos – devenu le point de ralliement d'une belle jeunesse avide de vivre librement et intensément... Et c'est la porte ouverte à un remarquable florilège d'artistes du Proche-Orient. Avec bien entendu, parallèlement, un profil pointu de créateurs étrangers toujours à la pointe des préoccupations de sa galerie « tanitienne » ...

 

Voir l'art dans l'espace
Qu'est-ce qui l'a marquée dans cette longue carrière de galeriste ?
« On fait des rencontres incroyablement enrichissantes, dit-elle, telles celles de Michelangelo Pistoletto, Sol LeWitt, Gerhard Merz, Olafur Eliasson, Joseph Beuys. Ce sont des gens qui vous apprennent à regarder, à voir l'art dans l'espace, dans son ensemble et détail. Mon plus mauvais souvenir en ce sens ? Les artistes pour lesquels on a fait des choses et qui vous lâchent. Et vient à mon esprit Thomas Demand... »
Pensez-vous que c'est un livre de classe, élitiste et accusant une sorte de bohème dorée ? « Pas du tout, explique-t-elle, je suis bien moins jet set qu'on ne le pense. L'essentiel est de connaître des gens et d'élargir le spectre des connaissances pour vendre de l'art. Et puis, pour ce qui est d'une existence de bohème dorée, je dirais plutôt une vie de bohème difficile avec parfois des fins de mois difficiles... »
Quelle part allemande en elle et quelle part libanaise ? « Je suis épouse et veuve d'un Allemand, souligne-t-elle. Mais pour ce qui est germanique, ce serait alors la rigueur, la discipline. Et pour ce qui est libanais, je pourrais dire alors la curiosité, une qualité et un défaut bien de chez nous... »

Dans cet ouvrage fourmillant de vie, au « layout » coloré et vif avec une multitude de photos inédites tirées de ses archives privées et des reproductions d'œuvres d'art, le texte est bicéphale. Celui en caractère bleu en ouverture des chapitres, rédigé avec soin, est de la plume de François Cardinali. Pour la narration fleuve des aventures artistiques, d'un ton de langue parlée et « journalistique » (précision de l'auteure) des mains de Naïla Kettaneh-Kunigk. Se suivent anecdotes amusantes (épique cette scène de funérailles familiales sous les bombes et de commenter : « C'est comique maintenant, mais c'était insupportable en ce moment-là » !), humour (on en a vu des étoiles et des lunes dans cette guerre), récits rocambolesques de tous poils, bref toute une vie, en toute franchise, enrobée de discrétion et d'une certaine pudeur, avec ses hauts et ses bas.

Dans un vertigineux carrousel culturel, un ouragan et un tourbillon traversent ces pages, sous les yeux un peu ahuris du lecteur. Avec ce plaisir savoureux d'avoir mis en exergue à chaque chapitre un proverbe libanais, traduit en français, cela va de soi ! Quelques exemples, comme des enseignes lumineuses ou des leçons de vie : « On n'apprend pas gratuitement », « Rien ne dure éternellement », « Mieux vaut un diable énergique qu'un ange apathique »... Vous suivez, n'est-ce pas ?

Femme avisée et galeriste d'expérience, Naïla Kettaneh-Kunigk, loin d'avoir galéré, a mené tous les combats et confronté plus d'une sensibilité. Elle apporte, par le biais de l'art, un baume aux blessures de cet Orient saignant encore sous sa plaie ouverte. Et ce n'est pas pour rien qu'elle demeure une voyageuse de l'art contemporain, une « vagabonde » au sens missionnaire du terme, tout en gardant et défendant les valeurs de ses racines.

A-t-elle le sentiment d'avoir réalisé ce qu'elle voulait ? « On est toujours à la recherche de quelque chose, répond-elle. On achète avec l'argent qu'on a gagné. Et puis, je ne me suis pas encore arrêtée. Maintenant je veux donner un peu plus de voix aux artistes de notre pays... »
Pour conclure, à travers cette indémontable quête et énergie, on reprend sa propre citation (encore un proverbe du pays du Cèdre) en donnant un conseil aux galeristes en herbe : « Démène-toi pour quelque chose, tu l'auras ! » À bon entendeur, salut !

 

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Wlik Sanferlou

La beauté du mariage de la rigueur et de la curiosité ! À l honneur de l'art...

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