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Culture

De l’art d’écouter, et d’entendre, le silence

Exposition

Dans son actuelle sélection, la galeriste Naïla Kettaneh Kunigk fait dialoguer différentes pièces artistiques articulées autour des images et des sons.

08/07/2017

Pénétrer à la galerie Tanit de Beyrouth*, comme on entre dans un sanctuaire : en prenant le temps de s'y immerger totalement. Oublier la chaleur, le bruit, l'agitation et le chaos extérieurs... Et intégrer ce lieu dédié, le temps d'une exposition justement intitulée From Sound to Silence, à la contemplation visuelle et auditive. S'installer devant chacune des grandes vidéos projetées en continu et se laisser porter par le flux des images... Et leurs sonores ou silencieuses vibrations. S'interroger sur leur signification, se laisser prendre à leur jeu, leur trouver de mystérieuses corrélations, des correspondances secrètes avec d'autres œuvres : picturales, scéniques, chorégraphiques ou architecturales... Prendre le temps d'observer plutôt que de regarder, d'écouter plutôt que d'entendre, et expérimenter ainsi, pleinement, cet art contemporain où images et sons tissent des liens aux résonances singulières.

À commencer par l'installation de l'artiste irakien Adel Abidin. Trois écrans géants déroulant, en simultané, trois versions, Lounge, Jazz et Pop, d'un hymne à la gloire de Saddam Hussein interprété, en arabe dialectal, par une chanteuse finlandaise. Archétype de l'artiste occidentale, jeune, blonde et séduisante, cette dernière ne se doute pas que les paroles qu'elle fredonne avec romantisme et sensualité ne sont pas des mots d'amour, mais au contraire d'offensives exhortations à la violence ... Vous avez dit manipulations des images ? Ou des sons ?

Un peu plus loin, un piano entièrement démonté est recomposé en installation silencieuse par la musicienne et artiste plasticienne Cynthia Zaven. Débarrassé de sa fonction première, il devient le lieu d'expérimentation de l'artiste sur la forme de l'objet, au-delà du son qu'il délivre. Reconstitué différemment, par groupements d'éléments similaires, il se mue en Arsenal (titre de l'œuvre). L'accent est ainsi mis « visuellement » sur ce qu'est réellement cet instrument du son : une « armée » de cordes (205), de marteaux (88), d'étouffoirs (67), de touches noires (32) et blanches (56).

Quand l'oiseau sort du tableau...

En face de ce piano rendu muet, l'image d'un clavier sur lequel courent les doigts d'un pianiste joue également sur la castration du son. Et pour cause, c'est une interprétation de La Marche turque de Mozart sur un piano aux cordes coupées que l'artiste vidéaste Ziad Antar a filmé. Le son, délivré par des casques mis à disposition des visiteurs, est du coup totalement métamorphosé : saccadé, percussif, brutal, menaçant, quasi tribal... Forcément évocateur de la relation conflictuelle entre le Nord et le Sud, l'Orient et l'Occident. Entre autres interprétations pour cette œuvre qui fait partie de la collection de la Fondation
Louis Vuitton.

Autre pièce marquante de cette exposition, la vidéo de Roy Samaha et Omar Fakhoury intitulée Incarnation of a Bird from an Oil Painting. Inspirée d'une conférence donnée en 1970 à l'AUB par Ghazi Brax sur les Prodiges du Dr Dahesh – et en particulier du récit de l'incarcération abusive de l'une de ses adeptes –, cette pièce déroule des scènes silencieuses d'une magnifique esthétique. Au-delà du thème de la liberté qu'elle évoque, elle consacre, s'il en faut, la place désormais acquise de la vidéo en tant qu'œuvre d'art.

Au rythme de Omar Khayyam

Idem pour Sulayma de Shirin Abu Shacra, autre pépite de cet accrochage. Une magnifique vidéo qui réinvente, au moyen d'un mixage de scènes nostalgiques et surréalistes, d'imagerie baroque (à la Bruegel) et de chansons arabes, l'atmosphère glamour du Caire des années 40 à 60.

Cette même période de créativité scénique et musicale semble d'ailleurs abondamment nourrir l'imaginaire contemporain. On en retrouve les icônes dans plusieurs autres pièces de l'exposition. Aussi bien dans les photographies de Fouad Elkoury, que les portraits à l'acrylique des divas égyptiennes de Chant Avedissian (notamment un magnifique Dalida à l'époque où elle était encore Yolanda), les gouaches sur papier de Lamia Ziadé (illustrations originales de son livre Ô nuit, ô mes yeux) ou encore l'aérienne « sculpture rythmée » de l'artiste multidisciplinaire marocain Mohssin Harraki. Reprenant les vers des Rubaïyat de
Omar Khayyam (mises en musique et interprétées par Oum Koulthoum dans les années 50), il les a imprimées en spirales ascendantes sur les pages, en plaques de verre, d'un livre ouvert qu'il a sculpté
à 360 °...

Parmi les œuvres exposées jusqu'au 5 août, il y a aussi une sculpture murale de Haig Aivazian, des photos-performances de Randa Mirza ainsi que des techniques mixtes de deux artistes allemands, Loyhar Baumgarten et Hanen Darboven. Autant de créations qui stimulent la perception du son dans les dessins, les peintures, les photographies, les sculptures, les installations... Et qu'il est recommandé de découvrir pour mieux en apprécier la portée.

GALERIE TANIT, Mar Mikhaël, près EDL. Jusqu'au 5 août, du lundi au vendredi, de 11h à 19h. Tél.: 76/557 662.

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