L'éditorial de Issa GORAIEB

Le rêve qui vient du froid

L’éditorial
Issa GORAIEB | OLJ
22/07/2017

Le problème avec les vacances, c'est qu'elles ont nécessairement une fin et que les aises du home sweet home sont aussitôt battues en brèche par les mille tours et détours de la vilaine actualité locale.

Tel est bien le cas lorsque vous rentrez de la fraîche Scandinavie, et pas seulement en raison de la canicule qui vous accueille à l'arrivée, en même temps que l'agitation dans la rue et le fracas du canon à la frontière avec la Syrie. Pas seulement parce qu'en visitant les splendides fjords de Norvège, vous avez cru voir émerger des brumes ces hardis Vikings qui écumaient les mers à bord de leurs drakkars; et que par une nombriliste mais somme toute naturelle association d'idées, vous avez évoqué à leur tour ces marins de Phénicie, tout aussi intrépides, qui passent, de même, pour avoir découvert l'Amérique bien avant Christophe Colomb.

Là s'arrête toutefois ce singulier parallèle car ce sont des notions on ne peut plus différentes des rapports entre l'État et la société qu'a produites, ici et là, la marche des siècles. Pourquoi, dès lors, persister à se flageller en comparant pommes et oranges (avariées, ces dernières, de surcroît) ? Parce que l'ironie de l'actualité le commande irrésistiblement.

C'est ainsi un Parlement libanais uniquement soucieux de racoler des électeurs à l'approche des législatives qui vient de voter, coup sur coup, une nouvelle échelle des salaires et un train de mesures fiscales visant à financer celle-ci. Ce n'était là que fort tardive justice pour les employés et fonctionnaires ; mais elle n'est rendue qu'au prix d'une injustice encore plus criante envers les citoyens (salariés inclus) et pour l'économie nationale. Car de l'avis de maints spécialistes, et en l'absence de tout contrôle sérieux sur les prix, la nouvelle imposition, théoriquement censée épargner les modestes revenus, va inévitablement se répercuter sur le coût, déjà fort élevé, de la vie.

Cette conjonction d'intérêts entre forces politiques pourtant disparates ne se limite guère d'ailleurs au plan électoral et à un partage plus ou moins équitable des bonnes affaires. Chacune, en effet, trouve également son compte dans la désignation de hauts fonctionnaires : lesquels, ne serait-ce que par reconnaissance du ventre, se comporteront trop souvent en obligés de leurs protecteurs, plutôt qu'en serviteurs de l'État et du citoyen.

C'est cependant sur le dossier du pétrole, cette manne salvatrice, qui nous vient du fond de la mer, que se révèle, dans toute sa splendeur, l'indignité de ce Parlement. Car à ce jour, l'Assemblée, seule détentrice du pouvoir de légiférer, n'a pas encore réagi au véritable hold-up dont elle a été victime de la part du gouvernement. Il s'agit de cette salve de décrets court-circuitant effrontément la loi et qui n'ont d'autre objet que d'exclure proprement l'État de l'exploitation des hydrocarbures off-shore : celle-ci se trouvant concédée dans sa tranche la plus juteuse aux insatiables magouilleurs de la République.

C'est là – non plus au fil de l'eau, mais sous l'eau – que vous rattrape une fois de plus, comme un inaccessible idéal, l'extraordinaire modèle norvégien. Il y a moins d'un demi-siècle encore, ce pays vivant de pêche et d'agriculture n'était encore que le parent pauvre de la communauté scandinave lorsque de fabuleux gisements de pétrole et de gaz furent découverts au large de ses côtes.

Parce que, dans ces heureuses contrées du Nord, la toute première qualité exigée des hommes publics est la transparence financière; parce que tout un chacun peut, à tout moment, scruter sur internet le portefeuille des responsables et des élus ; parce que la moindre peccadille, telle l'utilisation d'une carte bancaire de fonction pour régler une banale place de parking, accule irrémédiablement l'indélicat à la démission ; parce que les revenus pétroliers ont régulièrement servi au mieux-être d'une population considérée aujourd'hui comme la plus riche du monde après les Luxembourgeois ; pour toutes ces raisons (le prince héritier d'Arabie saoudite n'a rien inventé), la Norvège est fin prête pour l'après-pétrole. Le trop-plein de rentrées y alimente en effet un fonds souverain pesant aujourd'hui près de 900 milliards d'euros en actions et obligations dans 9 000 sociétés internationales triées sur le volet.

Cela étant, ce n'est pas sur les thèmes politiques que porte l'essentiel du débat national, mais (on pâlit d'envie) sur ce très particulier dilemme : faut-il puiser davantage dans le gros bas de laine pour davantage d'acquis sociaux ? Faut-il au contraire se contenter de la grâce du moment, dans l'intérêt des générations futures ?

Ce n'est pas la mafia politique libanaise qui risque de connaître un tel cas de conscience. Faut pas rêver. Surtout pas en norvégien ...

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

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