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Culture

« Je fais vivre l’héritage de Béjart en le transmettant, sans le transformer »

Festival de Beiteddine / Entretien

À la veille des deux représentations au Palais des émirs* du « Ballet for Life », l'une des pièces majeures de Maurice Béjart, confidences de son fidèle successeur à la tête de la compagnie, Gil Roman...

14/07/2017

« J'aime beaucoup ce pays. Je suis toujours très heureux d'y revenir. Car je trouve les Libanais généreux, ouverts et chaleureux », affirme d'emblée Gil Roman, qui a déjà foulé à plus d'une reprise les planches de Baalbeck et, l'an dernier, celles du Casino du Liban. Le chorégraphe et directeur artistique du Ballet Béjart Lausanne présente, ce soir et demain, dans le cadre du Festival de Beiteddine cette fois, Ballet for Life – dont le titre original est Le Presbytère n'a rien perdu de son charme ni le jardin de son éclat, signale-t-il. Une pièce créée par Maurice Béjart en 1997, en hommage à Jorge Donn, son compagnon et danseur fétiche, et le chanteur Freddie Mercury, tous deux décédés jeunes des suites du sida. Pour ce ballet audacieux se confrontant à la musique du groupe Queen mêlée à celle de Mozart, Gil Roman est accompagné de 38 danseurs. L'homme à la frêle silhouette et au regard noir, vif et inquiet tout à la fois, livre à L'Orient-Le Jour quelques détails sur le spectacle et confie au détour d'une question quelques bribes sur sa relation avec le maître.

 

Maurice Béjart avait créé pour vous l'un des rôles-titres de ce ballet. Quel effet cela vous fait-il de remonter aujourd'hui cette pièce à sa place ?
Maurice créait des rôles sans titres justement (rires). En fait, j'interprétais un personnage sombre considéré un peu comme le destin. Sinon, quand Maurice a créé Le Presbytère, je dirigeais déjà la compagnie à ses côtés. Depuis son décès, en 2007, j'ai continué à guider les danseurs. Vous savez, un ballet, c'est comme une pièce de théâtre qui reprend vie grâce à des interprètes différents...

 

Il vous a désigné expressément comme son successeur, le seul qui puisse reprendre son ballet. Parlez-nous de votre rencontre, de votre relation, de ce qu'il vous a transmis de plus important...
C'est très difficile de parler de cela. J'ai commencé à travailler avec lui à 19 ans, aujourd'hui j'en ai 56. Mais notre véritable rencontre s'est faite huit ans après que j'ai rejoint sa compagnie. Je n'ai jamais été ailleurs et nous avons fait ensemble un long chemin. Il m'a tout apporté, tout appris. J'ai eu la chance de l'avoir comme mentor, comme maître. Il m'a élevé, m'a donné des rôles qui m'ont fait grandir et emmené dans des directions différentes. C'était un être d'une culture phénoménale, d'une richesse spirituelle, d'une générosité immense. 

 

Comment faites-vous pour conserver son héritage sans le figer dans le passé ?
En le transmettant. Je le fais vivre, sans le transformer. Toutes les chorégraphies de Maurice sont totalement respectées. Pour avoir dansé avec Béjart pendant trente ans, je sais tout de ses chorégraphies. Je connais non seulement leurs mouvements, mais la raison de leurs mouvements. Et puis, en support à ma mémoire personnelle, je travaille à partir des vidéos. Je vois ce qu'il a fait, je le décortique, je repère ce qu'il a parfois changé pour des interprètes et je fais, souvent, un travail de nettoyage des tics ou des scories du temps ou des danseurs successifs. Parce qu'on apporte tous quelque chose et on retranche tous quelque chose... Et moi, j'enlève donc toutes les couches apportées pour retrouver l'essence du ballet, l'esprit de Béjart, avant de le retransmettre.

Donc vous n'avez rien changé à la chorégraphie initiale de « Ballet for Life » ?
Pour tout ce qui touche au répertoire de Béjart, je ne fais pas un travail de créateur, mais de passeur de l'œuvre...

 

 

(Lire aussi : Omar Kamal, crooner palestinien quelque part au milieu de tout...)

 

 

Que représente cette pièce pour les interprètes actuels ?
Elle est très importante pour tous les interprètes de toutes les générations. D'abord, à cause de cette espèce de pulsion et d'énergie dues à la musique des Queen. Et aussi à cet équilibre assez magique entre Mozart et le groupe rock. Et puis, c'est un ballet qui représente beaucoup pour les gens de ma génération qui ont perdu énormément d'amis et de proches à cause du sida, tout en touchant les jeunes, parce qu'il parle de la mort, mais en défendant la vie. C'est un ballet qui n'est pas triste du tout. Au contraire, il est entièrement tourné vers la lumière, l'énergie, la renaissance...

 

Qui sont les danseurs qui l'avaient déjà dansé avec Béjart ?
Il y a trois danseurs qui sont encore là : Élisabeth Ros, Julien Favreau, qui était dans le corps du ballet à la création et qui tient aujourd'hui le rôle de Freddie Mercury, et Kateryna Shalkina, sans doute aussi. Et c'est Gabriel Arenas qui campe le destin (NDLR : l'ancien rôle de Roman). Mais lui a intégré la compagnie bien après le décès de Maurice.

 

Béjart avait dit de la 9e symphonie : « C'est un concert dansé. » Est-ce que la définition peut s'appliquer à ce ballet également ?
Non, je ne dirai pas cela. Il le disait de la 9e symphonie, parce qu'il l'avait totalement respectée, qu'il n'y avait rien imprimé de son univers à lui et s'était contenté de se mettre au service du sujet et de la musique de Beethoven. Là, par contre, c'est lui qui a fait ses compositions, qui a construit les personnages et les a mis en scène avec les effets spéciaux, la vidéo...

 

Maurice Béjart a toujours voulu ouvrir le monde de la danse à un large public. Cette pièce n'est-elle pas, à votre avis, la parfaite introduction au ballet contemporain ?
Parfaitement. Depuis 1997, l'année où on l'a créée, j'ai vu des tas de gens, qui n'étaient jamais allés voir un ballet, venir y assister. C'est l'exemple type de ce qu'a réussi Maurice : donner à un public, qui vient peut-être pour les Queen ou pour une autre raison, le déclic et l'amour de la danse.

Quelque chose à ajouter ?
Rien ! Moi je n'ajoute jamais rien. Je retranche (grand éclat de rire).

 

*Palais de Beiteddine
Vendredi 14 et samedi 15 juillet, à 20h30.

 

 

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