Liban

Les tisseuses de Ersal modernisent le kilim et exposent à Beyrouth

Développement

Depuis février 2016, un projet mené conjointement par l'USaid et la boutique Oumnia a permis de valoriser le savoir-faire ancestral de onze femmes libanaises dans la confection de tapis. Elles sont maintenant rémunérées pour ce travail dans leur village, à la frontière libano-syrienne.

30/06/2017

Dans la boutique Oumnia en plein cœur de Beyrouth, au milieu de foulards et de châles bigarrés, une collection de tapis confectionnés à Ersal apporte une note colorée supplémentaire aux lieux.

Reconnaissables à leurs figures géométriques et tribales, les kilims sont prisés dans la région de la Békaa où, traditionnellement, ils affichent une apparence épaisse, probablement parce qu'ils sont brodés avec de la laine de mouton et des couleurs sombres en réponse à l'hiver rigoureux dans la région. Mais dans la boutique, les formes traditionnelles sont rehaussées de couleurs claires et vives ; une touche de modernité apportée par onze femmes de Ersal qui tissent tous les tapis de la collection.

Dotées d'un savoir-faire transmis de génération en génération, ces dames s'adonnaient au tissage qu'elles concevaient comme un loisir. Grâce au projet d'Oumnia, elles bénéficient désormais d'un salaire relativement stable puisqu'elles fabriquent des tapis pour la boutique.

Plusieurs fois millénaire, la confection du kilim s'inscrit dans une tradition allant des Balkans jusqu'en Perse. Même si ces tapis sont adoptés dans de nombreuses familles rurales libanaises, les tisseurs de kilim se font rares dans le pays. À Ersal, le savoir-faire se perpétue, mais il reste difficile de gagner sa vie en fabriquant des tapis. D'autant plus que le village, situé comme on le sait à la frontière libano-syrienne, demeure dans un état d'instabilité défavorable à l'entrepreneuriat. Depuis le déclenchement de la guerre civile en Syrie, Ersal a été touché par de nombreux affrontements. On se rappelle, entre autres, de la bataille de Ersal qui avait opposé en août 2014 l'armée libanaise aux jihadistes du Front al-Nosra et de l'État islamique et durant laquelle plusieurs soldats avaient été capturés.

Mais les habitants du village en avaient assez de l'image que renvoyait leur localité et sa municipalité s'est investie à fond pour lui redonner ses lettres de noblesse (voir l'article de Jeanine Jalkh du 1er juin 2016) pendant que les initiatives d'ONG se multipliaient pour aider les habitants à oublier le poids de la guerre. L'agence des États-Unis pour l'aide au développement international (USaid) a doté en 2015 Ersal d'un terrain de football (voir l'article de Diane Ramière de Fontanier du 26 février 2015). Un an plus tard, soit en février 2016, l'USaid a commencé à collaborer avec la boutique Oumnia pour mettre en valeur le travail des tisseuses de Ersal. Nivine Maktabi, la propriétaire de la boutique, désirait travailler avec elles depuis longtemps.

 

(Lire aussi : Rima Flitt : Restituer à Ersal ses lettres de noblesse)

 

Talent et passion
Cette designer d'origine libanaise et iranienne grandit à Londres mais renoue vite avec ses racines en s'intéressant aux kilims. Pour retrouver l'Orient, elle décide de s'installer au Liban. « Cela faisait cinq ans que je voulais me rendre à Ersal », confie-t-elle. À l'époque, la designer avait entendu parler d'une femme qui enseigne le tissage dans ce village. Alors, lorsque l'USaid a pris contact avec elle, elle s'empresse de partir à la rencontre de ces talents. Une rencontre fructueuse puisque les onze dames de Ersal ont fini par confectionner une collection entière de tapis. Elles seront à Beyrouth le mercredi 5 juillet pour présenter leur travail dans la boutique.

Avant de travailler comme tisseuses, ces femmes, qui ont entre 22 et 55 ans, exerçaient une diversité de métiers manuels. L'une d'entre elles tenait à l'époque un magasin de vêtements qui a dû fermer suite aux attaques d'al-Nosra et de l'EI. Une autre travaille dans un restaurant de spécialités libanaises. Aujourd'hui encore, elle continue d'y travailler, tout en confectionnant des kilims. Parmi ces onze femmes, deux sœurs travaillent maintenant ensemble. L'une est gauchère tandis que l'autre est droitière, une complémentarité qui leur permet de travailler simultanément sur le même tapis.

« Il faut avoir beaucoup de talent pour tisser », avance Nivine Maktabi qui a suivi de près le travail des dames. Ce métier difficile demande beaucoup de patience et d'agilité. Il faut avant tout, selon la designer, de la passion. Et passionnées, les tisseuses le sont. Nivine Maktabi crée elle-même les motifs puis les imprime afin de les montrer aux tisseuses qui reproduisent fidèlement les dessins. « Elles travaillent presque tous les jours, mais cela dépend des commandes », affirme la propriétaire d'Oumnia.
Et les résultats se font sentir peu à peu. En avril dernier, le Premier ministre, Saad Hariri, offre un kilim de Ersal à la chancelière allemande, Angela Merkel. Une commande symbolique qui « motive ces tisseuses », pour reprendre les mots de Mme Maktabi. « Je souhaite promouvoir ce travail », assure-t-elle, avant d'ajouter : « J'aimerais qu'elles se lèvent avec un but dans la vie. »

Fille d'un commerçant de tapis, Nivine Maktabi a grandi dans l'univers des kilims. Lorsque son père meurt, elle désire reprendre le flambeau et « rentrer dans ce monde d'hommes », comme elle aime l'appeler. Un challenge réussi qu'elle souhaite étendre à ces tisseuses de Ersal pour leur donner une certaine autonomie et une stabilité professionnelle.

 

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