L’édito de Ziyad MAKHOUL

Et si Woody Allen faisait tourner Myriam Klink ?

L’édito
22/05/2017

Pour beaucoup de femmes et d'hommes aux quatre coins de cette Terre en émoi et en fusion, tout changement est profondément anxiogène. La plus petite bousculade, ou un accroc infime à ces habitudes qu'ils ont tissées comme un placenta, les terrifie. Les fait se recroqueviller, s'emmurer dans leur tout petit périmètre, ou alors les jette dans une colère féroce et furieuse et dérationnalise leur système de pensée – et, accessoirement, leur vote. En revanche, pour beaucoup d'autres, pour la majorité, sans doute, des femmes et des hommes, ce changement est, au mieux, un champ de promesses – ne dit-on pas qu'à table comme en amour, le changement donne du goût ? – ; au pire, l'expression naturelle et légitime, plus ou moins désagréable, de ce qu'on appelle (le cours de) la vie. En sept mois, la planète a assisté, éberluée, à un changement organique et primitif dans deux pays : la première puissance mondiale, les États-Unis, et la première destination touristique mondiale, la France.

Dans le magazine online Slate.fr, un journaliste français, Jean-Marc Proust, s'est demandé avant tout le monde si l'arrivée d'un « gamin », qui a « cassé nos jeux », un « président au-dessus des partis », qui a créé le sien, « à sa mesure, pour faire voler en éclats ce qui lui a précédé » et « nos certitudes », ne serait pas, loin de toute étiquette partisane, « drôle » et, surtout, « profondément jouissif ». Parce qu'il faut bien le reconnaître : l'élection d'Emmanuel Macron à la tête de la France, indépendamment des facteurs et des raisons qui l'ont accouchée, montre à quel point les Français, peuple férocement amoureux, s'il en est, de ses nombreuses et diverses zones de confort, ont décidé de céder et d'accepter, bon gré mal gré, ce changement qui les rebutait tellement depuis d'interminables décennies. L'irruption du plus jeune et déjà diablement jupitérien président de la République dans les chaumières, les cafés et les mairies de France est ce Ground Zero que l'Hexagone attendait, quel que soit le résultat du nouveau quinquennat, pour amorcer cette incontournable, cette indispensable évolution des mentalités. La masse populaire, captive amoureuse ou farouchement opposée à M. Macron, est stupéfaite et, quelque part, fière d'assister à l'impensable : la France a montré au monde qu'elle pouvait le faire ; et les plus virulents ennemis politiques ou intellectuels du nouveau président clament haut et fort à quel point ils sont impatients de battre le fer avec lui.

De l'autre côté de l'Atlantique et sept mois plus tôt, les Américains ont confirmé, et avec quel retentissement, le petit la donné en juin 2016 par les Britanniques et leur vote du Brexit : ils ont élu Donald Trump à la tête de la mythique, de la kafkaïenne Amerika. Parachuter un milliardaire profondément vulgaire, dans le sens premier du terme : qui manque d'éducation, de délicatesse, qui fait preuve de grossièreté ; une star de la téléréalité aux antipodes du et de la politique ; un clown xénophobe, misogyne et homophobe, a véritablement chamboulé le concert des nations et risque, sans doute, de continuer à le faire. Parce que le maître de la Maison-Blanche, aussi flexible qu'il se soit montré depuis son élection, à la limite du dédit, ne s'est pas privé de franchir un Rubicon insensé avec ce qui est déjà un abracadabrantesque Comeygate. Comme les Français après eux, les Américains ont voulu, puis imposé, le changement. Sauf que ce petit séisme reste, pour l'instant, aux antipodes de celui qui a secoué les terres de France et de Navarre, même si rien ne dit qu'Emmanuel Macron soit à l'abri, sur son Olympe élyséen, de quelque trumpisation soft ou hard. Il n'en reste pas moins que deux des peuples les plus emblématiques de l'histoire contemporaine se sont dit, en même temps, Et pourquoi pas ? et Oui, c'est possible, et ils l'ont fait. Que l'on soit spectateur du dedans ou du dehors, c'est vrai : c'est effectivement jouissif.

Et infiniment frustrant, rageant et insupportable quand tout cela est vu du Liban. Ce petit pays centrale nucléaire d'une région elle-même laboratoire du monde est englué, littéralement encroûté, à l'image de son chef du législatif sur son perchoir inscrit au Guinness Book of World Records. Encroûté dans sa sinistre routine ; dans ses (mauvaises) habitudes ; dans son immobilisme, aussi flamboyant soit-il ; dans sa mentalité sclérosée, imperméable à toute évolution générale, profonde et durable ; dans son abdication, malgré la si belle, mais vaine, espérance Beyrouth Madinati. Encroûté dans un double souvenir, superbe, mais stérile : pour les deux tiers des Libanais, le souvenir de ce 14 mars 2005, prélude au retrait, le 26 avril de la même année, des forces d'occupation syriennes ; pour l'autre tiers, le souvenir du 8 mars 2015, date de leur allégeance-fusion avec le Hezbollah, vitalement dépendant d'une Syrie assadisée, sœur et complice. Nous, Libanais, ne sommes pas seuls responsables de cet encroûtement, de cette dégénérescence, mais notre part est immense. Maudits, divisés, épuisés, frileux et capitulards, nous avons accepté, nous nous sommes profondément résignés à ne pouvoir rien changer. Surtout que rien ne nous assure que nous serions éventuellement capables de produire un Macron et pas un Trump. Pire encore : beaucoup (trop) d'entre nous sont convaincus que le plus calcifié des statu quo vaut mieux qu'un Trump (ou qu'un Macron, cela dépend du degré d'ouverture à l'autre de chacun d'entre nous...).
Notre manque d'audace(s) est abominable.

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Saliba Nouhad

Nous basculons dans une nouvelle ère politique dans le monde, Mr. Makhoul.
Les partis traditionnels qui ont géré le monde occidental depuis la fin des guerres mondiales, s'échangeant le jeu entre, la gauche et la droite, républicain et démocrate, libéral et conservateur ont finalement montré leurs limites, leurs gueules de bois, hypocrisies et les deux faces d'une même monnaie: ils faisaient croire en des idéologies opposées qui plaisaient aux extrémistes idéalistes alors qu'en réalité, le citoyen moyen voyait son niveau de vie décliner, ses emplois exportés et les soit-disant politiciens élus s'acoquinant avec le monde des finances rejoignant le club des 1% de super-riches sans limites dans le monde.
Oui, les deux super démocraties dans le monde ont dit assez: il faut que ça change, quitte à se jeter dans l'inconnu.!
Entre un milliardaire mégalomane, imprévisible et dangereux d'un côté et un jeunet, bellâtre dont on ne sait pas encore l'orientation réelle, non, le monde ne va pas aller beaucoup mieux...
Quant au Liban, et à sa structure tribale et confessionnelle totalement sclérosés, à part une image de façade civilisée, ne comparons pas tomates et carottes!

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LES COMPARAISONS SONT BIZARRES ! A CHACUN SES PROPRES CAUSES ET/OU SES COMBINES... RIEN NE S,EST PASSE INNOCEMMENT... RIEN !

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