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Nos lecteurs ont la parole - Samuel Grzybowski

« Ceci n’est pas une déclaration d’amour »

Photo Sami Ayad.

Cela fait à peine un mois que je la connais et je suis déjà amoureux d'elle. Un peu timides les premiers jours, nous avons très vite appris à nous connaître. Fâchée avec ses enfants qui parfois me disent qu'ils ne peuvent plus la voir, elle souffre de ce désamour avec les siens, mais elle tend les bras à ceux qu'elle n'a pas vus grandir. Au fond, ses enfants l'aiment bien, ils veulent juste changer d'air, quitter un peu la maison. C'est normal. Ce n'est pas la première fois qu'elle souffre. Détruite, anéantie, pulvérisée, torturée intérieurement, dans son corps et dans sa tête ; c'est à coups de force, de courage et de patience qu'elle a retrouvé sa dignité et sa joie de vivre. Parfois, elle tombe encore, le temps d'une nuit, mais elle se relève immédiatement car le chemin continue. Aujourd'hui, elle va mieux, même si elle déteste le voisin du dessous, et je sens que ça ne lui fait pas du bien. Cela dit, ici, il ne s'est pas très bien comporté avec elle, mais par pitié qu'on ne me demande pas de dire qui a commencé.
Elle est belle, très belle, si belle qu'on ne peut pas toujours en saisir la beauté. Elle n'est pas de celles qu'on affiche dans les magazines, mais plutôt de celles dont le charme n'est accessible qu'à ceux qui regardent dans le fond des yeux. Il faut s'asseoir avec elle pour comprendre ses paradoxes et ses contradictions. Elle a une intelligence multiple : archéologique, historique, artistique, spirituelle, religieuse, mais surtout un très grand sens des relations humaines. Elle ne fait la gueule à personne (sauf à sa cousine du dessous, toujours). Une partie d'elle-même reste encore très divisée, mais un petit coup de jeune lui donne parfois l'envie de franchir la ligne rouge (ou verte) et de casser les codes. En apparence, elle n'a aucune cohérence, malgré sa renaissance, c'est encore le chaos et le bordel dans sa tête. Ça se voit même sur ses habits, dont elle se fiche du contraste entre les trous à certains endroits et la plus fine broderie à d'autres. Elle verra ça plus tard.
Pourtant, un paradoxe n'est pas une contradiction et les paradoxes, elle les collectionne à la pelle. À la fois rebelle et traditionnelle, innovante et conservatrice, moderne et désuète, neuve et ancienne, américaine et saoudienne, croyante et athée, francophone et anglophone, arabe et phénicienne et même... musulmane et chrétienne ! Elle parle au moins trois langues couramment, mais en baragouine une dizaine d'autres. Elle pratique à la fois la musique et la finance, sait cuisiner autant que décorer. Elle a un goût certain pour l'esthétique, et quand elle essaye de réhabiliter ses propres ruines, elle peut faire des choses magnifiques, quoiqu'un peu loufoques ou improbables. Elle fait du non-respect des règles une règle en soit. Sa conscience ne la tourmente pas la nuit, elle s'accommode bien de cela, elle n'est pas à un paradoxe près. Rien pourtant ne pouvait prévoir qu'elle et moi ça pouvait marcher.
Mes arrière-grands-parents ont occupé son jardin pendant 23 ans, mais ses enfants m'ont dit qu'elle ne leur en voulait pas vraiment. J'avais quand même un peu honte de tout ce qu'on lui a volé sans jamais lui rendre : ai-je le droit d'en hériter ? Sa plus grande qualité ? Elle sait faire la fête et célébrer la vie ! Elle est dans la joie et la gratitude, du peu comme du beaucoup, en fonction des jours. Malgré tout, au-delà de tout, elle sait jouir de l'existence, elle aime les bons fruits, le vin et le miel. Elle ne mange pas pour se nourrir, elle déguste pour se sentir vivre. Son plus grand défaut ? Elle ne voit pas que certains de ses enfants ne respectent pas autant ses amis blancs – comme moi – et ses voisins syriens dont elle se protège comme de la peste. Comment lui jeter la pierre ? Elle leur a déjà tant appris de la générosité et de l'hospitalité, ils ont tant donné. Peut-être qu'elle aurait besoin d'aide pour que son salon ne soit pas dépassé par l'afflux de migrants qu'elle accueille bien malgré ses enfants. On la dit lunatique, je la trouve changeante, on la dit bruyante, je la trouve bouillonnante, on la dit puante, je la trouve détonante, on la dit polluante... OK, elle est polluante ! Infatigable, elle ne dort jamais, si ce n'est parfois pendant deux heures à l'aube entre le lever du soleil et la première man'ouché du petit déjeuner. Elle vit la nuit, travaille le jour et ne connaît pas l'ennui. Le temps est son meilleur ami, car elle le prend, elle l'aime, elle l'embrasse. Elle sait l'apprivoiser et l'occuper.
Quand il y a du vide, elle n'en a pas peur, l'odeur du café, du hommos et du zaatar vient immédiatement le combler. Elle aime les arbres, et surtout les grands cèdres centenaires, même s'ils ne sont pas chez elle mais dans le coin autour. Orientale, méditerranéenne, occidentale, maritime, montagneuse, large ou étroite, anisée, amandée, poivrée, épicée, bronzée, ensoleillée, illuminée, piquante, troublante, édifiante, bouleversante, émouvante, enivrante : elle est un peu tout ça à la fois et ma foi mon foie n'a pas tenu son rythme tant elle sait boire à la santé de ceux qu'elle aime. Avec ou sans alcool, c'est tout comme.
Paris, toi qui m'as vu grandir, merci de m'avoir mis au monde et d'avoir été une maman fidèle et attentive. Je veux te partager que j'en ai connu près d'une centaine avant elle, je commençais à désespérer, mais je crois que je l'ai trouvée. Est-elle mon âme sœur ? Je dois la quitter, mais je reviendrai parce qu'elle est gravée là quelque part. Beyrouth, toi pour qui mon cœur bat désormais, tu pardonneras mon ton un peu cavalier, on dit que les Français sont trop romantiques mais je te sais francophile. Je te le dis déjà après seulement un mois avec toi. Beyrouth : je t'aime.

Samuel GRZYBOWSKI
Cofondateur de l'association Coexister

Cela fait à peine un mois que je la connais et je suis déjà amoureux d'elle. Un peu timides les premiers jours, nous avons très vite appris à nous connaître. Fâchée avec ses enfants qui parfois me disent qu'ils ne peuvent plus la voir, elle souffre de ce désamour avec les siens, mais elle tend les bras à ceux qu'elle n'a pas vus grandir. Au fond, ses enfants l'aiment bien, ils veulent juste changer d'air, quitter un peu la maison. C'est normal. Ce n'est pas la première fois qu'elle souffre. Détruite, anéantie, pulvérisée, torturée intérieurement, dans son corps et dans sa tête ; c'est à coups de force, de courage et de patience qu'elle a retrouvé sa dignité et sa joie de vivre. Parfois, elle tombe encore, le temps d'une nuit, mais elle se relève immédiatement car le chemin continue. Aujourd'hui, elle va mieux,...
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