Café, lupins : on trouve tout chez Dédé, « l'épicière » du jardin

L'étal improvisé de Dédé, à l'entrée du Jardin des jésuites. photo Anne ILCINKAS

A la découverte du Jardin des jésuites

Dédé, 60 ans.

13/06/2017

Ce matin, Dédé n'arrive pas à se réchauffer. Sous le soleil encore timide de ce début de printemps, à l'entrée du Jardin des jésuites, elle effectue des mouvements circulaires avec ses poignets bandés. « Le docteur m'a montré comment faire les exercices, explique-t-elle en montrant son doigt cassé suite à une chute. Alors je reproduis les gestes toute seule, pas besoin de physiothérapeute ! »

 

« Bonjour Dédé ! » lance un jeune homme en traversant le jardin. « Bonjour, ça te fera 500 LL ! » lui répond celle-ci, gouailleuse. L'homme sort 2 000 LL de son portefeuille et les glisse, sourire aux lèvres, dans la main de Dédé, ravie. « C'est la fin du mois, et ça se sent. Ce matin, le chauffeur du bus scolaire ne s'est pas arrêté pour prendre son café quotidien, regrette Dédé, emmitouflée dans son grand manteau bleu. Et la météo annonce deux jours de pluie, le parc sera vide. C'est la catastrophe. »

 

 

Chaque matin depuis maintenant deux ans, vers 5h, Dédé el-Hayek déplie son grand parasol bleu sur un bout de trottoir, en face de l'entrée du jardin, et installe une table sur laquelle elle dispose les produits qu'elle vend. Sachets de café, de cappuccino, de thé et de tisanes variées, bouteilles d'eau et de limonade, cigarettes, briquets, paquets de mouchoirs, sucettes, pop-corn, sucreries, lupins, graines à grignoter... Au milieu de ce fatras trône une petite radio. « J'ai 60 ans et je suis veuve depuis sept mois. Quand je suis tombée malade, j'ai perdu mon travail de femme de ménage dans une banque. Ils m'ont remplacée par une jeune. Je n'ai personne pour s'occuper de moi. Mes trois fils ont chacun fait leur vie et ne viennent jamais me voir. Comment vivre ? Du coup, j'ai décidé d'installer cette table ici, pour au moins pouvoir manger et payer le loyer. Je n'ai pas d'autre choix. »


Un mendiant en chaise roulante passe dans la rue. Dédé demande à Georges, un habitué, de lui donner une barre chocolatée. Elle lui demande s'il veut aussi des lupins.

« Je suis d'ici, du quartier. Au début, j'avais honte, j'avais un peu peur aussi. Mais plus maintenant, dit-elle d'une voix sûre. Les gens m'ont encouragée, et moi j'ai appris à les connaître. La rue m'a rendue forte. »
Une femme s'arrête, demande un café, fume une cigarette en échangeant quelques mots avec Dédé. « Ta sœur ne me salue jamais, lui lance Dédé. Je m'en fiche qu'elle ne m'achète rien, mais qu'au moins elle me dise bonjour ! »

 

 

Dédé ne tient pas en place. Elle prépare les cafés, les thés, va laver la raqwé au robinet du jardin, discute avec tout le monde et, en bonne commerçante, harangue le client. « Café, Nescafé, thé, limonade, j'ai tout ce qu'il vous faut ! » lance-t-elle aux jeunes parents, aux personnes âgées assises sur les bancs ou marchant dans les allées du jardin. « Certains ne savent pas ce que j'ai à vendre sur ma table, alors je les informe. Et puis ils viennent m'acheter quelque chose. »


« Mon rêve, ce serait d'avoir un kiosque à moi. Ou un mari ! Comme ça, j'arrêterais de travailler et je serais femme au foyer ! J'aurais quelqu'un sur qui m'appuyer », dit-elle. « Je rencontre plein de monde, mais personne ne veut de moi, je suis trop pauvre ! » poursuit-elle dans un grand éclat de rire. Un rire rauque de fumeuse invétérée. Dédé tente pourtant de draguer le destin. « Je joue bien au loto chaque semaine. Mais en 10 ans, je n'ai jamais rien gagné ! »


Le soir, entre 17h et 18h, quelques milliers ou dizaines de milliers de livres libanaises en poche, elle range toutes ses affaires dans son caddie de supermarché et rentre chez elle, où l'attendent encore toutes les tâches ménagères. « Quand on a la conscience tranquille, qu'on a bien travaillé, on ne ressent aucune fatigue, assure-t-elle. Au contraire. » Ce soir-là, Dédé rentre avec, en plus, un peu d'espoir au fond du cœur. Un de ses clients a évoqué l'idée de reprendre un petit snack dans une rue adjacente. Il pourrait avoir besoin d'une vendeuse.

 

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Antoine Sabbagha

Triste est toujours l'histoire de nos vieux dans un pays ou il faut bosser à vie pour survivre .

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

HISTOIRE SYMPA ! COURAGE DEDE... ET BONNE CHANCE...

Ajnabieh

Bonjour. Bravo pour vos articles, qui montrent également la réalité quotidienne difficile que tant de gens traverse
Dans ce pays si difficile qu est le liban.

Le Faucon Pèlerin

Mes trois fils ne viennent jamais me voir...

L'ingratitude d'un enfant est pire qu'un croc de vipère. (William Shakespeare).
L'ingratitude de nos enfants, c'est la bouche mordant la main à qui leur porte la nourriture.
(William Shakespeare).