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Moyen Orient et Monde

Les défis de l’après-Mossoul

Éclairage

Les obstacles à une baisse des violences ne sont pas seulement sécuritaires, mais également et surtout socioconfessionnels et politiques.

14/03/2017

Dès le début, il fut annoncé que la reprise de l'ouest de Mossoul à l'État islamique devrait prendre plusieurs semaines, sinon plusieurs mois. Commencée le dimanche 19 février, la seconde partie de l'opération semble plus ardue que celle qui a permis la reconquête de la partie orientale de la seconde ville d'Irak. La partie occidentale serait en effet plus densément peuplée, et de nombreux combattants de l'EI y seraient retranchés.

Proclamée capitale irakienne du « califat » de l'État islamique en juin 2014 par Abou Bakr el-Baghdadi, cette métropole de la province de Ninive est d'une importance majeure à plusieurs points de vue. Symboliquement d'abord, puisqu'une victoire de l'État irakien et de ses alliés porterait un coup fatal, ou presque, au groupe ultraradical et à sa propagande. Militairement ensuite : les combattants de l'EI ont eu plusieurs semaines pour préparer une résistance acharnée aux troupes irakiennes et à leurs alliés, avant un court répit après leur perte de la partie est de la ville, le temps que tous les belligérants recoupent leurs effectifs et préparent la seconde phase de l'opération. Les jihadistes ont, depuis le début de l'offensive sur Mossoul en octobre, creusé d'innombrables tunnels et eu recours à une quantité impressionnante de kamikazes, de véhicules piégés et de drones pour tenter de ralentir l'avancée des troupes irakiennes et des milices paramilitaires qui les appuient. Ils ont également miné de nombreux bâtiments, causant des dégâts même après avoir quitté la ville, ou certains de ses quartiers. Malgré tout, les troupes irakiennes et les milices majoritairement chiites qui les appuient se disent optimistes quant au succès de l'offensive.

 

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Ce qui suivra s'avère toutefois bien plus complexe. Il ne suffit pas d'éradiquer le groupe, ni de le chasser de ses fiefs. Il faudra également assurer la sécurité des territoires repris et les garder. Il avait suffi de quatre jours, en juin 2014, pour que la ville tombe aux mains des jihadistes. Ce défi militaire n'est pas des moindres : plusieurs responsables irakiens ont exprimé ces derniers jours leurs inquiétudes face à la corruption endémique minant la cohésion des forces irakiennes. Ce phénomène permet, selon eux, à de nombreux membres ou partisans de l'EI de circuler plus ou moins librement et de créer ainsi des cellules dormantes de plus en plus nombreuses, et de revenir à leurs anciennes habitudes clandestines. Ce n'est qu'une question de temps avant que ces cellules ne deviennent actives, notamment dans des localités qui furent, pendant un temps, des fiefs de l'EI, comme Ramadi et Fallouja. Aux dires de certains de ces responsables, ces cellules, composées pour certaines de quelques individus seulement, sont déjà actives.

Ce sont ces mêmes groupuscules qui ont, depuis le début de l'offensive sur Mossoul en octobre 2016, commis plusieurs attaques surprises dans diverses régions ou villes irakiennes comme Kirkouk. Ces attaques sont surtout des tentatives de diversion, mais également comme un rappel lancinant de la présence du groupe.

Au volet sécuritaire se superpose celui, tout aussi important, socioconfessionnel. Certes, des concertations, intertribales et autres, ont eu lieu en préparation de l'offensive sur Mossoul pour tenter de prévenir tant bien que mal les problèmes – inévitables – à venir. La population arabe sunnite allait-elle accepter aussi facilement l'entrée en ville des Unités de mobilisation populaire (UMP), milices paramilitaires majoritairement chiites, et des Kurdes? Rien n'est moins sûr.

 

(Pour mémoire : Amal Clooney réclame des enquêtes sur les crimes de l'EI en Irak)

 

Il ne suffit pas de relever les divergences entre sunnites et chiites. Fortement mis à l'épreuve au cours des deux dernières décennies, surtout depuis l'intervention américaine de 2003, le tissu social a lui aussi été profondément modifié par les déplacements de populations, forcés ou pas. Loin de Bagdad, les tribus font souvent office d'autorité en sus du gouvernement, miné par la corruption et largement qualifié d'incompétent, et les rivalités intertribales complexifient encore plus la donne. Ce n'est donc pas anodin que l'EI n'ait eu besoin que de quelques jours à peine pour assoir son autorité dans la plus grande ville du pays (presque 2 millions d'habitants en juin 2014), et au lourd passif d'opposition au pouvoir en exercice. Il n'a pas dû être difficile pour le groupe de trouver des alliés, ou en tout cas des spectateurs passifs, parmi ceux qui ont le plus de rancœurs à assouvir. Le plus souvent pauvres, abandonnées par le gouvernement, les recrues sont légion.

Quant aux Kurdes, ils n'accepteront certainement pas d'être tenus à l'écart après avoir contribué à la reprise de nombreux territoires à l'EI, dont Mossoul. Mais la Turquie, qui participe également à la reconquête de la ville, s'inquiète de leur influence à sa frontière et fera tout pour la contrer.

À ces défis s'ajoutent les différentes rivalités politiques qui empêchent une représentation réelle et convaincante de toutes les composantes de la société irakienne. Les sunnites, d'abord, majoritaires mais marginalisés par le pouvoir chiite à Bagdad, et qui représentent un vivier pour l'EI. Mais également les antagonismes interchiites. Depuis 2015, le leader chiite Moqtada Sadr et ses partisans exigent notamment des réformes de fond pour contrer la corruption, et la création d'un nouveau gouvernement pour retirer aux principaux partis du pays le monopole du système politique. Début février, la dernière manifestation en date de Sadr et de ses fidèles a viré au drame après avoir été dispersée par les forces de l'ordre, faisant sept morts et de nombreux blessés.

Plus de place accordée aux sunnites, plus de sécurité, moins de corruption et de divergences d'intérêts sont autant d'éléments de réponse à la crise dans laquelle est plongé l'Irak. Mais rien n'a été fait pour préparer l'après-Mossoul, et la reconstruction d'un État à proprement parler semble plus lointaine que jamais. Des élections provinciales sont prévues en septembre, avant les législatives de 2018. Rien n'indique, jusqu'à présent, qu'elles donneront le pouls réel du pays, morcelé par des années de terrorisme.

 

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