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Moyen Orient et Monde

Banlieues françaises, le cycle de l’embrasement

Décryptage

Alors qu'une nouvelle enquête préliminaire a été ouverte dans l'affaire Théo, le risque d'escalade des violences inquiète dans le département de la Seine-Saint-Denis.

17/02/2017

Depuis une dizaine de jours, le département de la Seine-Saint-Denis, en Île-de-France, connaît un regain de tensions. L'interpellation violente, le 2 février, par quatre policiers de Théo, qui était hospitalisé jusqu'à hier après avoir été violé par l'un d'eux avec une matraque, à Aulnay-sous-Bois, a entraîné une série de manifestations en France. Une manifestation samedi à Bobigny a notamment dégénéré en de multiples dégradations et a entraîné 37 arrestations. Des heurts ont encore éclaté mercredi soir à Paris entre policiers et manifestants rassemblés pour dénoncer les violences policières. À Rouen, 21 manifestants ont été interpellés dans le même contexte.

« Adama et Théo te rappellent pourquoi Zyed et Bouna couraient », était un des slogans scandés lors du rassemblement de Bobigny, en référence à une autre affaire qui, en 2005, avait enflammé les banlieues. Un jour d'automne, deux jeunes de Clichy-sous-Bois, également en Seine-Saint-Denis, étaient décédés après s'être réfugiés dans un transformateur électrique pour échapper à la police. L'affaire avait déclenché une vague de violence dans plus de 200 villes, qui avait duré plusieurs semaines. Avec près de 9 000 véhicules incendiés, 300 bâtiments publics endommagés, 56 policiers blessés et un bilan matériel s'élevant à environ 200 millions d'euros, ces émeutes ont marqué les esprits.

« Alors que la question de la tension entre jeunes et police remonte au début des années 80, les émeutes de 2005 marquent une forme d'apothéose », resitue Éric Marlière, sociologue et chercheur au Centre de recherche « Individus, Épreuves, Sociétés » (CeRIES).

Les quelques incidents, qui ont eu lieu dans la nuit de samedi à dimanche dernier à Aulnay-sous-bois, Bobigny, Argenteuil ainsi qu'à Rouen, ravivent le souvenir de ce climat de tensions. « Les images de voitures brûlées et de vitrines explosées nous rappellent évidemment 2005, et ce cri lancé depuis les ''ghettos de la République'' », confirme Cassandra Araújo, une militante et habitante de Bobigny, qui a participé aux rassemblements. Elle a pu constater des affrontements très violents, qui se sont répandus dans toute la ville et jusqu'au pied de sa tour. Comme beaucoup de jeunes venus témoigner leur soutien à Théo, cette étudiante s'oppose à de tels débordements : « Ces destructions ruinent notre environnement et portent atteinte à la légitimité de nos revendications », affirme-t-elle. Mais « face à l'absence de réponse effective des politiques publiques, comment s'indigner que les banlieues s'embrasent à nouveau ? » interroge-t-elle.

 

(Pour mémoire : Passe d'armes sur la sécurité sur fond d'affaire Théo)

 

Le plan Marshall des banlieues
Malgré les promesses qui ont suivi les émeutes de 2005, les habitants déplorent une inertie des pouvoirs publics. À l'époque, pour calmer la situation, le président Jacques Chirac et le Premier ministre Dominique de Villepin annoncent une série de mesures : faire respecter la loi qui impose aux municipalités au moins 20 % de logements sociaux, celle sur l'égalité des chances, 100 millions d'euros d'allocations supplémentaires pour les associations, la création d'un service civil volontaire pour accompagner les jeunes dans leurs formations.

Ainsi, à Clichy-sous-Bois, ville d'origine de Zyed et Bouna, des aides d'un montant total de 670 millions d'euros permettent l'amélioration des infrastructures, avec un commissariat de proximité, une agence de Pôle emploi, la rénovation des écoles. Mais le projet du Grand Paris, qui doit réduire le temps de trajet pour rallier la capitale, n'est pas terminé et ne devrait voir le jour qu'en 2023.

« La plupart des politiques revendiquent le fait que des milliards ont été injectés dans les banlieues après 2005, mais en réalité, dans nos quartiers, peu de moyens sont visibles », réfute Cassandra Araújo. Dans les autres banlieues du pays, ces promesses se heurtent à la crise économique de 2008, et les politiques de la ville n'aboutissent pas. « Après l'élection de Nicolas Sarkozy à l'Élysée, il n'y a plus eu autant d'aide, les associations n'ont pas reçu de subventions », explique Éric Marlière. « Même si on a parlé de plan Marshall des banlieues, pas grand-chose n'a été fait pour améliorer la situation », dit-il. Le département de la Seine-Saint-Denis reste l'un des plus pauvres de l'Hexagone, avec le taux de chômage le plus élevé de la région Île-de-France. Il touche beaucoup les jeunes avec un taux de 18 % pour les 15-24 ans contre une moyenne de 12 % en Île-de-France. À cela s'ajoute l'échec scolaire, la pauvreté et la ghettoïsation.

 

(Lire aussi : A Paris, le phénomène des bandes de jeunes sous l'oeil des autorités)

 

« Un certificat d'impunité »
Cette situation alimente un sentiment d'abandon et d'injustice. « Ce sentiment trouve son corollaire dans le message républicain, ''Liberté, Égalité, Fraternité'' », décrit Éric Marlière. « En réalité, ces jeunes ne sont pas sur un pied d'égalité », poursuit-il. Ils subissent des contrôles au faciès, du racisme ordinaire pour accéder à un emploi ou à un logement.

Cet état de tensions est prompt à s'embraser dès qu'un jeune est victime de violences policières. Les habitants des quartiers périphériques considèrent les peines prononcées comme trop rares et souvent inadéquates, comme en mai 2016, lorsque la cour d'appel de Rennes confirme le non-lieu des policiers de l'affaire Zyed et Bouna. « Cette décision est perçue comme un certificat d'impunité », analyse Michel Kokoreff, sociologue spécialiste des banlieues et professeur à l'université Paris VIII.

Dans l'affaire Théo, les quatre policiers ont été mis en examen, dont l'un pour viol. Aujourd'hui, dans le contexte préélectoral, le risque d'explosion est préoccupant, alors qu'une enquête préliminaire a été ouverte après de nouvelles accusations visant l'un des policiers mis en examen dans l'interpellation de Théo. Et l'affaire nourrit les discours de campagne. « Par principe, je soutiens la police », a ainsi affirmé Marine Le Pen, leader du Front national, qui a dénoncé le « laxisme » des politiques du gouvernement ayant mené selon elle aux débordements de samedi. Le candidat PS Benoît Hamon a quant à lui condamné les violences tout en appelant à « s'insurger » contre les propos de la candidate d'extrême droite. Ces discours éclipsent les véritables revendications des jeunes de banlieues et illustrent la solitude politique des émeutiers. « Malheureusement, cette dynamique est lancée, à notre plus grand désarroi », déplore Cassandra Araújo.

 

 

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M.V.

Sous la dernière nomenklatura socialiste au pouvoir en Europe , ils est très difficile, en cette fin de règne... , de masquer 5 ans d'une gestion sécuritaire aussi défaillante que chaotique ...

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