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Culture

Saloua Raouda Choucair, incomprise par le siècle qui l’a vu naître

Disparition

Pionnière et doyenne de l'art abstrait – en peinture et en sculpture – dans le monde arabe, Saloua Raouda Choucair s'est éteinte hier à l'âge de 101 ans. Elle a, comme on dit, pris son siècle de vitesse et l'a vaincu de vive lutte.

28/01/2017

Saloua Raouda Choucair s'est éteinte doucement, rendant son dernier soupir après avoir enjambé son siècle avec cette force tranquille qui caractérisait son être et son œuvre. « Je ne compte dans mon bagage artistique que sept expositions individuelles. De 1947 à 1988, je n'ai eu droit à aucune manifestation personnelle dans les métropoles majeures comme Paris, Londres, New York ou Tokyo. » Par ces paroles empreintes d'optimisme ironique, Saloua Raouda Choucair nous confiait, indirectement, toute son amertume, son désarroi et sa solitude. Quelques phrases lancées en ce juin 1993, dans une grande salle à Hamra où Dar an-Nadwa lui consacrait une première grande exposition beyrouthine. Du haut de ses 77 ans, elle revendiquait son droit à l'existence artistique. Une existence reconnue par les initiés, mais pas le grand public, ni le monde occidental. Et ce n'est que plus tard, bien plus tard, après avoir sombrement ignoré ou incompris son œuvre, que le monde criera au génie. Et aujourd'hui l'on se dit que ce petit bout de femme au caractère bien trempé, aux cheveux coupés courts et aux traits anguleux, avait raison d'être optimiste. En 2011, une rétrospective beyrouthine au Beirut Exhibition Center curatée par Saleh Barakat donnait un panorama assez compréhensif de plus d'un demi-siècle de création touchée par la grâce.

 

(Pour mémoire : De Sydney à Londres, les artistes libanais ont la côte)

 

Revanche tardive
En 2013, La Tate Modern lui consacrait un grande rétrospective qui la mettait sur l'échiquier mondial qu'elle méritait et revendiquait depuis si longtemps. En 2015, c'est New York qui accueille ses œuvres à la galerie CRG. En 2016, c'est le Mathaf de Doha. Et le musée Sursock qui lui rend un hommage en 2016 pour fêter ses cent ans au lieu même où ses sculptures avaient été exposées lors de six éditions du Salon d'automne (1961, 1962, 1965, 1966, 1967, 1968), décrochant des prix dans les années 1965, 1966, et 1967. Deux de ses sculptures font partie de la collection permanente du Musée Sursock et sont actuellement exposées au second étage : Architecture de demain (1965), œuvre lauréate en 1965 et acquise par le Musée en 1966 ; et Composition (1968), dont l'artiste a fait don en 1969. En 1965, elle a reçu le prix du Palais de justice. En 1966, le prix du Conseil national du tourisme libanais, le prix de la Biennale d'Alexandrie et le prix du ministère libanais de l'Éducation en 1972, le prix du diplôme de l'Architectural Association de Londres en 1977 et le prix de l'Union générale des peintres arabes en 1985. En mai 2014, l'Université américaine de Beyrouth lui a décerné un doctorat honoris causa.

Avec, dans la foulée de ces reconnaissances, des acquisitions de ses œuvres par les grandes institutions et collections : la Tate Modern en a acquis sept qui seront exposées dans le nouveau musée.
Belle revanche (mais tardive et sporadique) d'une artiste prolixe qui a entamé sa révolution avant toutes les autres, mais qui connaissait parfaitement la juste valeur de son travail car son art n'était pas fortuit, ni impulsif. Il n'était pas réactif, ni à visée purement esthétisante. Ses peintures, puis ses sculptures étaient mûrement réfléchies, philosophées, calculées, minutées, millimétrées, rythmées, construites.
Ses mains noueuses et agiles hypnotisaient le regard. Silhouette frêle mais tempérament d'acier, elle expliquait avec peu de mots ses œuvres, sa recherche de la ligne pure. « J'ai assimilé l'essence de la religion musulmane en utilisant les formes droites et enchevêtrées, en gardant la mentalité d'un personnage qui appartient au XXe siècle et qui ne veut nullement copier l'art ancien », affirmait-elle. Et d'expliquer avec beaucoup de patience comment son art s'est différencié des autres courants. « J'essaie en plus de créer un style nouveau tout en m'inspirant de la culture, de la poésie, de la philosophie arabes... ».
Une créativité de haute volée qui jonglait avec la pierre, le bois, le bronze, le cuivre, l'aluminium, la résine et le plexiglas. Qui a expérimenté la peinture, la tapisserie, la création de bijoux, le graphisme, les vitraux...

 

 

Fille de Aïn el-Mreissé
Née en 1916 à Aïn el-Mreissé, à Beyrouth, Saloua Raouda Choucair est passée par les bancs de l'école Ahlié, puis a fait des études de biologie à l'American Junior College for Women, actuellement la LAU. En 1937, elle accompagne ses parents en Irak, à Kirkouk, où elle enseigne les sciences naturelles. De retour à Beyrouth, employée à la bibliothèque de l'AUB, elle y suit des cours de philosophie et d'histoire. Et d'arts plastiques avec Omar Ounsi. Puis ce sera la lithographie et l'art de la fresque à Paris où elle côtoie Fernand Léger, Malevich et Kandisky. Elle collabore avec Edgar Pillet, artiste américain progressiste, pionnier du nouveau style de géométrie abstraite, et Jean Deswasne. Elle expose à Paris en 1951 et rencontre les artistes tels que Sonia Delaunay, Mortesen et Jacobsen, et travaille avec les artistes de l'Académie de la Grande Chaumière. Retour au Liban en 1953, où elle épouse Youssef Choucair, dont elle aura une fille, Hala.
« Son art a résolument contribué au dialogue de l'art moderne lors de la seconde moitié du XXe siècle », affirmait Carla Chammas, l'une des trois partenaires de CRG, dans une interview accordée à notre collaboratrice Sylviane Zéhil, à New York, à propos de l'exposition qui déployait une intéressante sélection de gouaches, peintures, tapisseries et sculptures, couvrant cinq décennies de sa riche créativité et reflétait l'intérêt de Saloua Raouda Choucair pour les sciences, l'architecture, les mathématiques et la poésie arabe.
« Travaillant sur le même module répétitif à la manière de l'art islamique, ma mère recherche ainsi l'infini, qui est abstrait. Sa théorie est fondée sur une identité à la fois traditionnelle et moderne », relevait sa fille Hala Choucair. « Imprégnée de mysticisme, ma mère a travaillé le point et la ligne. L'originalité de son art abstrait est partie d'une philosophie islamique de purification, qui va à l'essentiel. »

 

(Pour mémoire : Anthologie de l’art plastique au Liban)

 

Une palette colorée
À propos de sa peinture, à laquelle la galerie Maqam avait accordé une rétrospective en 2010, le critique Joseph Tarrab signalait dans une entrevue accordée à L'OLJ : « Ce qui est remarquable chez cette véritable pionnière, c'est que, si elle a rejeté l'influence de l'art occidental, elle n'a, contrairement à d'autres, retenu aucune des formes de l'art musulman, si ce n'est une légère utilisation de la calligraphie dans ses premières gouaches. Et cela, bien qu'elle ait été éblouie par l'architecture et l'art islamiques, découverts lors de son séjour de sept mois en Égypte, où elle s'était rendue en 1943. Elle avait enregistré, dans son inconscient, les couleurs éclatantes et fortes de l'art égyptien pharaonique. »
Une palette que cette artiste « au sens inné de la couleur » va accorder, magnifiquement, aux formes géométriques.

Joseph Tarrab, qui avait décortiqué l'œuvre de Choucair, écrivait également en 2002, dans ces mêmes colonnes, à l'occasion de la parution de l'anthologie Saloua Raouda Choucair, sa vie et son art (Dar an-Nahar, 2002) : « Car sous leur aspect structural, architectural, géométrique et combinatoire pur, les œuvres vibraient d'une passion contenue, surtout celles où les emboîtements, les embrassements, les interpénétrations incarnaient singulièrement à la fois les lois universelles de la dualité et des émotions toutes personnelles, si dissimulées fussent-elles. C'est pourquoi cet art intemporel est intensément vivant. Il restera toujours jeune quand d'autres seront depuis longtemps devenus "historiques", gardant sa capacité d'interpeller et de troubler, celle de tout art "initié" abordant, avec un langage compréhensible intuitivement sous toutes les latitudes, les grandes énigmes et les grandes vérités, les grands paradoxes de la vie. »

 

Bizarreries
« On qualifiait de bizarres les œuvres que j'ai commencé à produire à partir de ce moment (à l'âge de 30 ans) », avouait Saloua Raouda Choucair à Diala Gemayel, notre collègue qui la visitait dans son atelier en 1999. En 1947, la première exposition abstraite, présentée au Moyen-Orient et inaugurée au Centre culturel arabe, est accueillie avec méfiance par certains et indifférence par la majorité.
« Saloua Raouda Choucair, c'était la grande dame, je l'appelais sitt Saloua, remarque avec émotion le galeriste Saleh Barakat. Mon père l'avait honorée au club culturel al-Mountada. On avait en commun cette question d'arabité et de nationalisme arabe. Elle a le mieux personnifié la culture arabo-islamique et traduite dans la modernité. Pas en faisant un pastiche. » Érudite, elle s'est intéressée à la structure de l'ADN et c'est sur ses études dans ce domaine que Saleh Barakat prépare depuis trois ans une grande exposition pour 2018. « Avec son départ, le monde de l'art au Liban et dans le monde arabe perd l'une de ses figures majeures et une pionnière de l'art abstrait », a déclaré le ministre de la Culture Ghattas Khoury, qui a qualifié dans son hommage l'artiste libanaise d'icône de l'art abstrait.

L'on pourrait citer cent et une raisons de se souvenir de Saloua Raouda Choucair. Son talent immense, son imagination débordante et sa culture omnisciente n'en sont que quelques-unes. « La sculpture occidentale est obsédée par la forme extérieure. La mienne est obsédée par l'essence mystique », disait celle qui laisse derrière elle une fondation éponyme qui portera sa flamme, sa philosophie, ses recherches et son art qui restera toujours jeune et, on l'espère, qui sera mieux compris. Une artiste de cette trempe, cela n'arrive qu'une fois le siècle...

 

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George Khoury

Stephanie Saade (article d'hier). Tiens bon! tu sera l'incomprise dans 100 ans...

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