Pour sauver et préserver les oliviers millénaires d’Espagne, la communauté Taula de Senia a répertorié les arbres pour en interdire, ou du moins en limiter, le déracinement. José Jordan/AFP
Le soleil se couche sur l'est de l'Espagne et des dizaines d'arbres majestueux étendent leurs ombres sur la terre: ces oliviers millénaires sont désormais protégés pour échapper à la convoitise des amateurs de raretés qui les arrachent à leur pays.
Amador Peset, chasuble vert bouteille et chaussures de marche, descend de son vieux 4x4 et parcourt un champ à vive allure. Il s'arrête face à un immense olivier qui brave le vent froid. «C'est probablement l'olivier le plus grand du monde (...); 10,2 mètres de circonférence», dit-il fièrement. Dix mètres: selon la dendrométrie – qui mesure l'ancienneté des arbres –, il a plus de mille ans et est né au temps où la province de Castellon, au-dessus de Valence, faisait partie d'al-Andalous, dirigée par un émir musulman. Amador Peset, fils d'agriculteurs, veille sur 106 «monuments» comme celui-ci: il nettoie avec minutie leurs branches tortueuses et les débarrasse des mauvaises herbes qui pompent leur sève comme des vampires. Sans intervention humaine, l'olivier meurt car ces «mauvaises herbes mangent et sèchent l'arbre jusqu'à le tuer», assure-t-il.
L'agriculteur Joan Porta explique qu'il y a quelques années encore, ces ancêtres n'étaient qu'un repère dans les champs parsemés d'amandiers et d'arbres fruitiers de la région, où l'on cultive aussi vigne et blé. Ils terminaient en bois de chauffe pour les fermes. Mais «maintenant, on se rend compte que ce sont des arbres de mille ans», dit-il en montrant le roi du champ familial, l'olivier La Fargadel Arion. Cet arbre a 1 702 ans, selon une datation de l'Université polytechnique de Madrid. Il a été planté en 314, sous l'empereur Constantin.
Diffusés par les Grecs et les Romains comme dans toute la Méditerranée, les oliviers recouvrent en Espagne 2,5 millions d'hectares, un quart de la superficie mondiale d'oliviers. Concepcion Muñoz, agronome à l'Université de Cordoue, a arpenté le pays pour les cataloguer. «L'olivier, dit-elle, est l'un des arbres au monde ayant la plus importante longévité. Il a une capacité de résistance incroyable grâce à des bourgeons latents capables de régénérer tout l'arbre.»
Des œuvres d'art
Pourtant, les oliviers millénaires d'Espagne sont menacés. Un pic a été atteint au milieu des années 2000: à l'époque, «les gens racontaient avec malaise que certains arbres étaient arrachés et qu'ils voyaient passer des camions-remorque chargés» de leurs immenses troncs renversés, raconte Maria Teresa Adell. Elle administre une communauté de 27 communes de Valence, Catalogne et Aragon, Taula de Senia (la table du Senia, du nom d'une rivière de la région), mobilisée pour sauver ce patrimoine. Les arbres étaient alors emportés au loin par centaines pour être vendus comme objets de décoration.
Depuis, une prise de conscience a eu lieu en Espagne et le commerce des oliviers a chuté, car les gens réalisent qu'il s'agit de «trésors du patrimoine», relève Cesar-Javier Palacios, porte-parole de la fondation Felix Rodriguez de la Fuente pour la défense de l'environnement. Toutefois, sur internet, des pépinières étrangères offrent toujours des oliviers «millénaires ou majestueux». C'est le cas de Todd's Botanics au Royaume-Uni, qui propose des arbres d'Espagne, dont un exemplaire de Valence pour 3500 livres sterling (4130 euros). On trouve des acheteurs dans divers endroits d'Europe, indique le pépiniériste français Nicolas de Boigne: «Des particuliers au très fort pouvoir d'achat», pour qui cette acquisition s'intègre dans «un projet plus important». C'est le cas du magnat du vin français Bernard Magrez. Il en a replanté dans les jardins de plusieurs de ses châteaux du bordelais, dont Pape Clément. Mais les emporter, «c'est comme prendre une cathédrale et la changer d'endroit», s'indigne Cesar-Javier Palacios.
Roamhy Machoïr-Heras, organisatrice d'une récente vente aux enchères, se défend: ses oliviers étaient déjà «en mottes» et «on les a sauvés», dit-elle. Sur les 44 exemplaires de cette vente, certains ont été adjugés à plus de 60000 euros. Ceux qui ne sont pas chez Bernard Magrez ont rejoint une «collection somptueuse» au Moyen-Orient. «Pour moi, il ne s'agissait pas d'arbres, mais de sculptures, des œuvres d'art», ajoute la commissaire priseur passionnée.
Pour protéger les arbres les plus anciens, les communes de Taula de Senia les ont numérotés: quelque 4900 au total, ce qui en fait la «région au monde avec la plus forte concentration d'oliviers millénaires», plus qu'en Italie ou en Grèce, selon Maria Teresa Adell. Et depuis 2006, la région de Valence interdit aussi d'arracher les arbres de plus de 6 mètres de périmètre.
(Source : AFP)


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