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Comment le coup d’État manqué a catalysé la transformation de la Turquie

Tous les journalistes turcs n’ont pas eu la chance d’Asli Erdogan...

Justice

Depuis le putsch manqué de juillet 2016, la répression se durcit contre les journalistes qui critiqueraient le régime.

09/01/2017

Munie de pancartes « Free Asli Erdogan ! », une foule se presse aux portes du palais de justice de Caglayan à Istanbul le jeudi 29 décembre. Refoulés pas les forces de sécurité, peu de manifestants parviendront à assister au procès de l'écrivaine turque, accusée d'« appartenance à une organisation terroriste » pour ses chroniques dans le journal prokurde Ozgur Gundem. Les soutiens et les journalistes présents attendent avec impatience l'issue de l'audience. Asli Erdogan finit par sortir du tribunal où elle comparaissait avec huit autres intellectuels. L'écrivaine, qui encourt la réclusion à perpétuité, a obtenu une remise en liberté sous contrôle judiciaire avec interdiction de quitter le territoire. La prochaine audience aura lieu le 14 mars.

Le procès d'Asli Erdogan, qui n'a aucun lien de parenté avec le président turc, a eu un retentissement inédit dans le monde littéraire. Les voix d'écrivains du monde entier se sont élevées face à l'injustice d'une telle arrestation. « C'est la figure d'une Cassandre », celle qui avertit, qui envoie le signal de détresse, analyse Tieri Briet, fondateur du comité de soutien Free Asli Erdogan, interrogé par L'Orient-Le Jour. « Aujourd'hui, on dirait peut-être plus une lanceuse d'alerte », ajoute-t-il. La dérive autoritaire du gouvernement de Recep Tayyip Erdogan a pris un tournant radical depuis le putsch. Les médias ferment et les journalistes défilent derrière les barreaux. Dans ce contexte de purge sans précédent, à tous les niveaux de l'administration et de la société, les autorités ordonnaient par décret la fermeture de 45 journaux et 29 maisons d'édition, le 27 juillet dernier.

Cette situation a poussé Tieri Briet et d'autres écrivains et journalistes à se mobiliser par admiration pour la romancière. « Les textes d'Asli sont percutants. Elle y décrit une Turquie carcérale, violente », détaille-t-il. L'auteure turque, à la renommée internationale, dont quatre livres ont été traduits en français, s'est élevée en défenseur des droits de l'homme, pas seulement des Kurdes, mais aussi des Arméniens et des femmes, depuis une vingtaine d'année. C'est cette voix, humaniste et universelle, qui a suscité l'émoi par-delà les frontières.

 

(Lire aussi : Comment le coup d'État manqué a catalysé la transformation de la Turquie)

 

« Faire peur »
« Le soutien international a certainement beaucoup aidé à sa libération conditionnelle en faisant d'elle un symbole », souligne à L'OLJ Valérie Manteau, ancienne membre de Charlie Hebdo, qui a elle aussi rejoint le comité de soutien. Timour Muhidine, éditeur d'Asli Erdogan chez Actes Sud en France, partage cette analyse. Mais pour lui, il ne faut pas oublier « les calculs propres au monde judiciaire turc ». Cette stratégie d'intimidation vise à « faire peur et punir les auteurs dissidents, mais pas au point d'en faire un cas international », poursuit-il.

Depuis le putsch, le président turc désigne tous les opposants politiques comme des ennemis de l'État. Le journal dans lequel écrivait Mme Erdogan et une vingtaine de journalistes interpellés au moment de sa fermeture faisait partie, « en tant que média prokurde, des cibles prioritaire, hors gulénistes bien sûr », explique Valérie Manteau.

Les opposants liés à Fetullah Gülen ont été les premières victimes des purges. Outre le quotidien Ozgur Gundem, le quotidien Zaman et l'agence de presse Cihan font également partie des médias fermés pour leur affiliation à l'ex-imam Gülen exilé aux États-Unis et accusés de complot dans la tentative de coup d'État de juillet. D'après le comité de soutien Free Asli Erdogan, parmi eux, ils sont une dizaine ou une vingtaine d'écrivains incarcérés, un nombre en constante augmentation depuis le coup d'État raté. La plupart écrivent aussi dans la presse, leur gagne-pain quotidien. Si Asli Erdogan a été arrêtée, c'est pour ses chroniques dans la presse et non pour ses écrits. « Un roman ou un recueil de nouvelles ne peut pas vous valoir la prison », explique Timour Muhidine.

Reste que l'auteure a été emportée dans le rouleau compresseur de l'État turc. Si l'engagement international a permis qu'elle ne soit pas noyée dans la masse des journalistes sous les verrous, tous n'ont pas eu sa chance. « Ils sont nombreux encore en prison dans l'indifférence, et sans plus de raison qu'elle... » déplore Valérie Manteau. Un rapport du Comité de protection des journalistes datant du 13 décembre 2016 évalue à au moins 81 le nombre de journalistes emprisonnés en Turquie.

 

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