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Nos lecteurs ont la parole - Caroline Torbey

Les Missquetaires

« Une pensée profonde exige de la hauteur. » Stanislaw Jerzy Lec

Vendredi soir, réunion en plein milieu d'Achrafieh au Bread Republic, un petit bar paisible à la mode aux couleurs chatoyantes et au trottoir accueillant. Elle ne la raterait pour rien au monde, cette échappatoire tant attendue, cette bouffée d'oxygène pas franchement pure mais quasi vitale, elle qui se sent si bas en ce moment. Le premier vendredi de chaque mois, D'Alal retrouve ses trois vieilles copines pour un dîner en célibataire, c'est-à-dire sans mari, concubin ou simple boyfriend.
C'est l'occasion pour ces Missquetaires de la quarantaine d'épiloguer sur le désastre de leur vie à coups de beuverie généreuse. Lamentations interminables sur les aléas de la routine beyrouthine (poubelles, rats, puanteur, embouteillage de décembre, arnaque, manque d'éthique et bien d'autres), plaintes incessantes sur un boulot mal payé qui ne leur plaît pas, critiques moqueuses sur ce conjoint pantouflard ou infidèle qui ne les satisfait plus, ou rancœurs d'un divorce encore mal digéré. Comme des poissons qui tournent en rond dans un bocal vaseux et qui n'en comprennent pas le sens, elles s'interrogent sur cette spirale impitoyable qui les a conduites exactement à l'endroit où elles n'auraient jamais voulu se trouver. Mais ce premier vendredi de chaque mois, c'est aussi l'aventure. Quelle plus grande distraction, quel meilleur antidépresseur, quelle plus délicieuse transe que ces dîners entre copines dans l'euphorie de la boisson ?
Nul besoin de voyager pour se changer les idées car ici on refait le monde à chaque rencontre, en seulement quelques heures mais plusieurs bouteilles. Mais que sont devenus leurs rêves d'enfant ?
L'une s'était imaginée en femme de pouvoir aux multiples responsabilités ; l'autre en parfaite épouse et mère au foyer, si parfaite que son cher mari ne pourrait jamais la quitter ; la troisième avait eu des ambitions de star ; quant à la dernière, elle n'avait rêvé que d'être heureuse, tout simplement.
L'ennui, c'est que leurs rêves ne sont restés qu'au stade de rêve... Aucune n'a réalisé son dessein. Et aujourd'hui, elles sont là, quatre fidèles, dans ce petit bar d'Achrafieh, à radoter sur ces sempiternels sujets, ces mêmes perpétuelles plaintes, ces mêmes habituelles angoisses, ces mêmes intarissables critiques.
Au final, l'espoir et les copines font vivre. Les murs – dans les petits pubs d'Achrafieh – ont bel et bien des oreilles, qu'on se le dise. Mesdames d'Artagnan(e), faites une capture d'écran de cette pensée profonde. Profonde, non par son coté philosophique, mais profonde tout bonnement parce qu'elle vient de dedans, du cœur ou de l'âme, et qu'elle m'a prise aux tripes. Athossa, Porthossa, Aramisseh et D'Alal, s'il y a une chose que ces Missquetaires ont réussie, c'est incontestablement leur solide amitié qui, contre vents et marées, est aujourd'hui plus forte qu'hier et moins solide que demain.

Caroline TORBEY

« Une pensée profonde exige de la hauteur. » Stanislaw Jerzy Lec
Vendredi soir, réunion en plein milieu d'Achrafieh au Bread Republic, un petit bar paisible à la mode aux couleurs chatoyantes et au trottoir accueillant. Elle ne la raterait pour rien au monde, cette échappatoire tant attendue, cette bouffée d'oxygène pas franchement pure mais quasi vitale, elle qui se sent si bas en ce moment. Le premier vendredi de chaque mois, D'Alal retrouve ses trois vieilles copines pour un dîner en célibataire, c'est-à-dire sans mari, concubin ou simple boyfriend.C'est l'occasion pour ces Missquetaires de la quarantaine d'épiloguer sur le désastre de leur vie à coups de beuverie généreuse. Lamentations interminables sur les aléas de la routine beyrouthine (poubelles, rats, puanteur, embouteillage de décembre, arnaque, manque...
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