Mircea Barbu, 87 ans, fan historique du Dinamo Bucarest. Daniel Mihailescu/AFP
À 87 ans et en dépit d'une météo glaciale, Mircea Barbu ira au stade demain. À l'affiche : Dinamo Bucarest-Steaua Bucarest, un derby né sous le communisme et qui reste acharné malgré la chute du Rideau de fer et le marasme du football roumain. Comme Mircea, des dizaines de milliers de spectateurs sont attendus au stade national, où le Dinamo, ancien club du ministère de l'Intérieur, recevra son éternel rival issu de l'armée, pour ce clasico. « C'est impossible de dire combien j'en ai vu », sourit l'octogénaire, fan historique du Dinamo.
Si les grandes heures des deux clubs sont passées, ils gardent intacte leur ultime raison d'être : l'affrontement qui les oppose au moins deux fois par an. « Les supporteurs le disent encore, "peu importe le classement, ce qui compte vraiment, c'est de battre le Steaua – ou le Dinamo – et la saison est sauvée" », affirme Helmuth Duckadam, l'ancien portier du Steaua, entré dans la légende pour avoir arrêté quatre tirs au but consécutifs contre le FC Barcelone en finale de la Coupe d'Europe des clubs champions à Séville en 1986, victoire à la clé (0-0, 2 t.a.b. à 0).
Securitate contre armée
La rivalité entre les deux clubs de Bucarest a été inscrite dans leur ADN dès leur naissance à la fin des années 1940 : leurs affrontements étaient destinés à épicer le championnat roumain de football, l'un des rares divertissements tolérés par le pouvoir communiste. Ils devinrent l'incarnation d'un bras de fer à peine voilé entre les deux composantes les plus puissantes du régime, l'armée et l'Intérieur. « Il y a toujours eu cette rivalité d'orgueil, entretenue et développée à mesure que les deux ministères eurent de plus en plus de pouvoir », souligne Ovidiu Ioanitoaia, directeur du quotidien Gazeta Sporturilor.
L'affrontement culmina dans les années 1980, quand le fils aîné du dictateur Nicolae Ceausescu, Valentin, devint le parrain officieux du Steaua. En face, le supporteur n° 1 du Dinamo était Tudor Postelnicu, le patron de la redoutable police politique, la Securitate. « Lors de la finale de la Coupe de Roumanie de 1988, après un but refusé au Steaua pour hors-jeu, Valentin Ceausescu a ordonné à l'équipe de sortir du terrain », rappelle M. Ioanitoaia. Quelques jours après, la Fédération attribuait le trophée au club.
Et les rancunes sont tenaces : quand le Steaua proposa de rendre la fameuse coupe à son rival après la chute de la dictature communiste en 1989, le Dinamo la refusa. Aujourd'hui encore, les ultras du Dinamo célèbrent chaque année le 10 mai 1997, date à laquelle ils mirent le feu à la tribune visiteurs du Steaua lors d'un derby, la détruisant totalement. De même, les rares transferts entre les deux clubs ont été difficilement pardonnés, rappelle Ovidiu Ioanitoaia : « Celui qui change entre le Steaua et le Dinamo est perçu comme un traître. »
Ébranlés par les affaires
L'idée de défection n'a jamais effleuré Ion Pîrcalab, ailier droit du Dinamo dans les années 1960. « J'ai joué au moins 30 derbies contre le Steaua et j'ai toujours eu les mêmes émotions, la même inquiétude et la même volonté de gagner », confie-t-il.
Si 26 titres de champion brillent dans le palmarès du Steaua (l'Étoile) contre 18 pour le Dinamo, ce dernier s'enorgueillit d'avoir été sacré 19 fois meilleur buteur de la saison, cinq fois de plus que les Rouges-Bleus.
Au chapitre des affaires (corruption, matches truqués et évasion fiscale) qui ont ébranlé le foot roumain depuis le retour de la démocratie, les deux clubs se partagent également les honneurs : des responsables des deux côtés ont été incarcérés. Sevré de sacre en championnat depuis 2007, le Dinamo (actuel 6e) a connu une phase de grandes difficultés économiques et n'est sorti d'une procédure d'insolvabilité qu'en 2015. La situation est presque plus dramatique encore pour le Steaua. Bien qu'en tête du championnat, le vice-champion en titre a perdu son stade historique et sa marque en raison d'un litige avec le ministère de la Défense, son ancienne tutelle.
Un management hasardeux que ne pardonnent pas certains de ses supporteurs, grève des tribunes à l'appui. « Toute ma vie a été construite autour du Steaua, tout ce qui comptait était d'être derrière l'équipe, même en ratant des examens ou en perdant un emploi », confie l'un de leurs leaders, âgé de 40 ans. Avant d'ajouter : « Et 90 % de ma passion, je la vivais lors des matches contre le Dinamo, nos vrais rivaux. »
Anca TEODORESCU/AFP
Le foot sous Ceausescu, îlot de liberté sous stricte surveillance
Déclaré sport-roi par le régime communiste roumain, le football a fait office de soupape sociale dans un régime de fer jusqu'à la chute du dictateur Nicolae Ceausescu en 1989. Sous stricte surveillance de la Securitate, la terrible police politique... Steaua, Dinamo, mais aussi les plus obscurs Gloria Buzau ou Târgu Mures : « Les stades étaient pleins, les gens venaient pour oublier les difficultés et les malheurs », se rappelle Ion Pîrcalab, ailier du Dinamo dans les années 1960. Le foot ? « C'était le seul moyen de distraction, mais aussi de défoulement » dans un régime où les moindres gestes du quotidien étaient sous contrôle, souligne Ovidiu Ioanitoaia, du quotidien sportif Gazeta Sporturilor. « Au stade, on pouvait proférer des injures sans avoir peur, raconte-t-il, (alors que) faire la même chose hors du stade était très risqué. » Pour les meilleurs joueurs, le football était aussi la clé d'une liberté dont la quasi-totalité de leurs concitoyens étaient privés : celle de voyager. Un privilège « inimaginable » que Helmuth Duckadam, portier légendaire du Steaua, avec qui il remporta la Coupe d'Europe des clubs champions face au FC Barcelone à Séville en 1986, dit avoir savouré sans en perdre une seconde. Les meilleurs joueurs bénéficiaient en outre d'un logement confortable – autre privilège – et d'un salaire bonifié. Reste la gloire, qui n'a pas de prix. « Quand je n'existerai plus, mes petits-enfants pourront encore être fiers du nom de Duckadam (...) », souligne celui qui arrêta quatre tirs au but consécutifs lors de la finale de 1986. Sans intervention de la Securitate...


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