X

Liban

La liberté, entre révolution de l’information, crise de la mondialisation et montée du populisme

Forum de la Fondation May Chidiac

La participation audio de Julian Assange a fait salle comble samedi au Phoenicia.

M.H.G. | OLJ
28/11/2016

« Un espace de rencontre où se réunissent des experts et des spécialistes de tous les secteurs de l'information, de la technologie, de l'informatique, du monde académique, scientifique et politique, afin d'échanger librement sur la communication et de penser la liberté en toute responsabilité. »

C'est ainsi que la journaliste May Chidiac décrit la fonction latente de son forum Free Connected Minds, créé en 2012 par la May Chidiac Foundation en partenariat avec la Friedrich-Ebert-Stiftung, et dont la cinquième édition, particulièrement riche et éclectique, s'est tenue samedi à l'hôtel Phoenicia à Beyrouth, sous le parrainage du ministre des Télécoms au sein du cabinet chargé de l'expédition des affaires courantes, Boutros Harb.

Une édition très marquée par les bouleversements politiques de l'année 2016, notamment la montée en flèche des mouvements populistes à travers le monde, annonciatrice d'une crise profonde de la mondialisation et du modèle culturel libéral cosmopolite, et ses conséquences sur la sphère médiatique, avec un rôle de plus en plus important des réseaux sociaux aux dépens des médias traditionnels.
Mais la surprise de l'édition 2016 du Free Connected Minds a sans aucun doute été un entretien exclusif de près d'une heure – dans une salle bondée – avec le très controversé Julian Assange de WikiLeaks (voir encadré), pourtant donné pour mort, coupé du monde et privé de connexion Internet – il avait créé une commotion au sein de l'élection présidentielle US en dévoilant, durant la course électorale, comment le Parti démocrate avait travaillé en faveur de Hillary Clinton pour écarter son rival à l'investiture du parti, Bernie Sanders – au sein de son exil à l'ambassade d'Équateur à Londres. Dirigé par la journaliste Youmna Naufal, cet entretien audio – il a fallu se contenter, côté visuel, d'une image fixe d'Assange en tee-shirt sur les écrans de télévision installés dans la salle – n'a pas été sans réveiller les passions sur les réseaux sociaux, où il était diffusé en direct.

La politique locale, et plus précisément l'élection du nouveau président de la République et la formation lente et convulsive du nouveau cabinet, ont également été au centre des allocutions de la séance inaugurale du forum, en présence du ministre Harb et de plusieurs députés et anciens ministres.

« Y a-t-il encore une place pour les esprits libres ? »

Dans son discours d'accueil, May Chidiac s'en est ainsi prise d'emblée à « la tendance chez certaines parties à vouloir s'accaparer certains ministères et à se doter d'un droit de veto », appelant à faire preuve d'esprit positif et à « mettre fin une bonne fois pour toutes aux résidus du temps de la tutelle et de la politique du vainqueur et du vaincu ».

Après avoir mis en exergue tous les défis qui guettent la liberté d'expression à la lumière de la poussée populiste et du repli sectaire de 2016, la journaliste a présenté les différents thèmes abordés cette année par le forum, regroupés autour de trois axes principaux : la liberté, abordée sous l'angle de la résurgence du rôle des cités et des collectivités locales, puis sous l'optique de la transparence dans la diffusion de l'information ; la connectivité, avec la question de plus en plus cruciale du sort de la presse imprimée ;
et, enfin, la manipulation, analysée par le biais du rapport méphistophélique entre le groupe État islamique, l'imagerie hollywoodienne et les réseaux sociaux.

S'exprimant pour sa part au nom de la Fondation Friedrich-Ebert-Stiftung, Achim Vogt a justement focalisé son intervention sur le lien entre le phénomène populiste et l'information, en reprenant, pour le compte de 2016, des propos qu'il avait déjà tenus l'an dernier lors du même événement : « Y a-t-il toujours de la place pour les esprits libres connectés ? » Mais la question revêt cette année une autre dimension, dans la mesure où la crise identitaire n'est plus confinée aux atrocités commises par l'EI et les courants jihadistes en Irak et en Syrie, mais à l'ascension du populisme en Europe et aux États-Unis.

M. Vogt a fait état dans ce cadre d'« une tendance inquiétante sur les réseaux sociaux », celle de ne pas pouvoir opérer de filtrage entre les informations véridiques et l'intox, rôle dévolu naguère à une presse traditionnelle aujourd'hui en crise. Or ce sont sur ces mêmes réseaux sociaux que le populisme trouve son terrain de prédilection, multipliant ses attaques nourries contre le « mainstream media », souligne-t-il.

« Le pire ? Une seule opinion au sein d'une société »

Les mêmes craintes formulées par M. Vogt reviendront comme un leitmotiv dans plusieurs interventions, notamment dans les discours du ministre sortant Boutros Harb et de l'ingénieur et PDG de la société Graycoats, Ghassan Hasbani, lui-même pressenti à un ministère au sein du gouvernement en gestation.
Dans son allocution, M. Harb rend d'abord un vibrant hommage au courage de May Chidiac, « dont certains ont voulu effacer l'existence » et « dont la présence parmi nous est un miracle », un « acte de foi que l'être humain, lorsqu'il s'attache à ses principes, impose son respect aux autres ». « Ils ne pourront pas influer sur toi pour t'empêcher de continuer à donner », a-t-il souligné, en allusion aux détracteurs de la journaliste, souvent victime, depuis dix ans, d'attaques vicieuses et insultantes.

Évoquant le « mélange de joie et de peur » face aux conséquences de la révolution électronique, le ministre des Télécoms dresse ensuite un bilan de son action au sein du ministère. Il appelle ainsi les gouvernements à « respecter et assurer le droit naturel à l'Internet pour tous », affirmant que le 4G sera disponible sur l'ensemble du territoire libanais fin 2016 et que d'ici à 2020, le passage aux fibres optiques aura été complété. « Il s'agit du seul moyen de ramener le Liban dans le giron du développement », a souligné le ministre des Télécoms, qui a appelé son successeur « à tenir ce ministère à l'écart de la politique, dans la mesure où cela porte atteinte au développement ».

Boutros Harb a ensuite abordé la problématique du rapport entre l'information, les avancées technologiques, la liberté et le respect de la vie privée et du droit des gens, dans une allusion directe à la participation de Julian Assange à la conférence. « Le grand défi est de savoir comment protéger les droits des gens (...), sinon nous allons vers un monde très dangereux pour les hommes, leurs libertés, leurs droits et leur sécurité. La véritable protection reste dans la préservation de l'humanité au sein d'un homme conscient du sens de la dignité, de la morale et des valeurs ; sinon, tout sera violé », a-t-il souligné.
Il a enfin appelé « les forces politiques à sortir du bazar commercial autour des ministères et oublier la perspective des prochaines législatives » afin de faciliter la formation du nouveau cabinet. « Si nous avons des opinions politiques différentes, cela ne veut pas dire que nous sommes des ennemis. Au contraire, il s'agit d'un signe de vitalité et de diversité dans notre société. Le plus grave serait qu'il n'y ait qu'un seul avis au sein d'une société », a-t-il conclu, au lendemain des propos attribués par le Rassemblement orthodoxe au président de la République dans le quotidien as-Safir et démentis par Baabda.

La « paradiplomatie » des « nouvelles cités »

Le premier panel sur « la réémergence des cités-États » a ensuite été animé, non sans maestria, par le président de la conférence, Ghassan Hasbani, avec la participation de l'ambassadrice du Canada, Michelle Cameron, l'ambassadeur d'Autriche, Marian Alexander Wrba, le président de la municipalité de Jbeil, Ziad Hawat, et Rodrigo Tavares, PDG de la société Granito & Partners et expert en la matière. L'occasion pour chacun des intervenants d'évoquer son expérience et celle de son pays, entre le modèle de diversité canadien, celui, plus centralisé, de l'Autriche, en passant par la difficulté à donner libre cours au développement de la localité à l'ombre d'un pouvoir central encore trop pesant, comme au Liban. Mais c'est surtout l'apport de M. Tavares, actif au sein de la municipalité de São Paulo, qui a été déterminant dans la discussion. L'expert a évoqué le développement des villes comme de véritables nouveaux centres de pouvoir, dotés de leur propre diplomatie, une « paradiplomatie » qui est plus centrée sur les besoins directs des citoyens et plus efficace au niveau du micropolitique, là où le pouvoir central étatique patauge souvent. Aussi faut-il changer d'optique et accepter cette nouvelle situation, où un pays peut conclure désormais des accords avec une ville sans passer par l'État central. La cité s'impose donc progressivement comme un acteur principal des relations diplomatiques, induisant un changement en profondeur au niveau des relations internationales.

Les Panama papers... et Bassil

Le journalisme d'investigation aura également son panel, sous le label de la transparence, avec une interview du reporter Will Fitzgibbon, l'un des membres de l'ICIJ, collectif qui a coordonné ses efforts pour concocter la « bombe » médiatique des Panama papers, par le rédacteur en chef de la revue Executive, Yasser Akkaoui. Une discussion passionnante avec un homme doté d'une grande humilité, qui dira au sujet de l'effort colossal qu'il a accompli avec ses pairs : « Nous avons juste fait notre travail de journalistes. » Il révélera que l'un des premiers noms à avoir été débusqués dans l'affaire par les journalistes sera celui du cousin du président syrien, Rami Makhlouf. « Lorsque vous découvrez un nom aussi important sur des documents (relatifs à la firme de Mossack Fonseca), cela vous incite à aller plus loin ; vous savez que vous êtes sur quelque chose d'important », notera-t-il. Il dira à plusieurs reprises que ce qui a rendu possibles les Panama papers, c'est justement l'effort collectif et global accompli avec les journalistes locaux, plus spécialisés, plus à même de savoir quelles sont les problématiques fondamentales dans leur pays. Tout en espérant que les gouvernements auront appris la leçon et que les choses ne reviendront pas au statu quo ante une fois que l'effet traumatique se sera estompé, dira-t-il.

L'occasion pour Yasser Akkaoui d'abonder dans son sens, en révélant que le ministre Gebran Bassil, accusé par Executive de gaspillage de fonds s'élevant à plusieurs dizaines de milliers de dollars dans l'affaire des Seismic Studies, intentera un procès en diffamation en 2013 au magazine... qu'il perdra. « Ce qui est déplorable, c'est que même si nous avons obtenu un jugement favorable de la part de la justice, un tel dossier n'ira jamais devant l'Inspection centrale... D'où la difficulté, dans un pays comme le Liban, que le journaliste d'investigation puisse avoir des effets... sismiques », soulignera-t-il.

Le forum sera clôturé en fin d'après-midi par deux derniers panels : l'un sur la crise de la presse écrite, avec la participation de la députée et rédactrice en chef d'an-Nahar, Nayla Tuéni, et de Ramzi Hafez, Frédéric Picard (rédacteur en chef du figaro.fr) et Brian Whitaker (éditorialiste au Guardian), modéré par notre confrère Bachir el-Khoury, et un autre sur « l'État islamique et la guerre des réseaux sociaux ».

 

Lire aussi

Du rôle des réseaux sociaux dans l'organisation de l'État islamique...

Une société israélienne peut percer les secrets de votre portable en quelques secondes

Google et Facebook coupent les revenus publicitaires des faux sites d'information

À la une

Retour à la page "Liban"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

UNE GRANDE DAME ! QUAND AUX SUJETS REVOLUTION DE L,INFORMATION, MONDIALISATION ET POPULISME... DE LA DECADENCE PARTOUT !

M.V.

le mot "populisme " n'est pas un gros mot...mais quand, il est présenté par la gauche ou la droite sclérosée ...il devient condamnatoire ... !

Dernières infos

Les + de l'OLJ

1/1

Les articles les plus

x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

6

articles restants

Pour déchiffrer un Orient compliqué