En reprenant ma plume ce matin pour écrire ces lignes après une hibernation de quelques longues semaines, j'ai eu l'impression d'avoir failli à mes rencontres régulières avec mes lecteurs et d'avoir surtout arrêté de traiter les nombreux sujets d'actualité qui secouent la cité à un tournant aussi délicat de son histoire !
Étonnant panorama que celui vécu par le peuple libanais depuis de longs mois de coma politique, il est en effet confronté, après un blocage institutionnel quasi généralisé, illustré principalement par un boycottage systématique de l'élection présidentielle et une crise économique de plus en plus destructrice, à un grand malade qui est l'État et dont le mal provient des politiques et de leurs commanditaires, les médicaments nécessaires à sa guérison sont malheureusement inaccessibles et hors de sa portée. La République se disloque, ses institutions se diluent, la Constitution est mise à rude épreuve, et le vivre-ensemble est devenu un « brand » sans beaucoup de consistance... !
Sur le terrain, il y a une masse humaine qui évolue au quotidien, elle essaye de perdurer tant bien que mal, ses identités sociopolitiques se multiplient, se propagent et s'entremêlent sur tout le territoire national. Elle se détache progressivement des normes de références, qui ont toujours ordonné sa vie politique, et devant son incapacité à profiter de plages institutionnelles qui étaient les siennes, elle cherche à se construire ses propres indices et sa propre vision de la République de Platon.
Le chaos politique se profile et s'installe sournoisement, il devient petit à petit le maître des lieux. Réussira-t-il à changer uniquement les donnes internes, ou s'inscrira-t-il dans la mouvance des grands bouleversements en cours d'exécution actuellement, afin d'aider à dessiner les contours d'une nouvelle géopolitique régionale... ?
Face à cette dégradation dramatique de la situation politico-économique du pays dans tous les secteurs confondus et la généralisation de la corruption à tous les niveaux, depuis l'électricité à l'eau en passant par les ordures ménagères, le transport, le réseau routier, le forage pétrolier, les migrants syriens et les conséquences de leur présence dans la vie du pays, qu'ont fait les politiques pour apporter des solutions ? Non seulement ils n'ont pas été à même de faire preuve d'imagination ou d'esprit d'initiative, ils ont même été souvent jusqu'à bloquer tous les moyens de dénouement, tant qu'ils n'étaient pas intéressés financièrement à leur règlement. Plus grave encore, un certain parti politique s'est construit une autonomie quasi totale au sein du système et s'est doté d'un arsenal militaire sophistiqué, qui est devenu dissuasif politiquement pour ses partenaires au sein de la nation. Il a entrepris sciemment de prendre la République et ses citoyens en otage, bloquant toutes les institutions et obligeant les autres composantes à rester sur la défensive. Pire encore, il les a poussés à devenir les faux témoins de toutes ses exactions, après qu'elles aient accepté de voter l'autoreconduction de leurs propres mandats législatifs pour une période équivalente à celle qu'elles avaient initialement entreprises. Au lieu donc de démissionner pour marquer leurs désaccords, ces dernières ont fini ainsi par assumer les dérapages constitutionnels qui leur ont été imposés, et ont de ce fait légalisé les actions susmentionnées. Aujourd'hui, ce même parti veut, malgré ses défaites extraterritoriales et ses alliances étrangères troubles, imposer son diktat et ses conditions pour un retour au sein de la grande famille nationale... Mais jusqu'à quand ce jeu du « chat et de la souris » pourra-t-il se perpétuer ?
Pour répondre à ces questions, il faudrait peut-être revenir à tout ce qui s'est passé dans cette partie du globe depuis plus de soixante-dix ans et aux sources du mal. 1948, une date qui a certainement marqué le monde en général et le Moyen-Orient en particulier, car elle signe le début probable d'une nouvelle guerre de cent ans. Son objectif : la création et l'installation par la force d'un nouvel État religieux en lieu et place de celui qui occupait la même géographie, et le renvoi du peuple de ce dernier aux quatre coins de la planète. Il y eut ensuite l'organisation d'un long et tortueux processus en faveur de l'implantation et de l'intégration de ce nouveau venu au sein de cette géographie. Un ensemble de rajustements géopolitiques régionaux allait donc être entrepris. Trois nouveaux paramètres détermineront le nouveau M-O qui s'articulera autour de trois nations de base, une sunnite dirigée par la Turquie, une seconde chiite dirigée par la République islamique d'Iran, et une troisième dirigée par Israël et englobant toutes les minorités communautaires qui l'entourent, dont les alaouites, les chiites de Syrie et du Liban, les chrétiens du Liban, de Syrie, d'Irak, les druzes de Syrie et du Liban, les sunnites de Syrie, du Liban, de Jordanie et de Palestine, et les Kurdes de Syrie et d'Irak. Cette dynamique se concrétisera au fur et à mesure, au travers de petites et de grandes guerres, et les diverses révolutions qui se sont succédé dans tous les pays qui entourent l'État d'Israël. La dernière action en date est la guerre en Syrie et ses conséquences sur le terrain, elle se prolonge de façon dramatique jusqu'au démembrement apparemment programmé de son territoire. Parallèlement, la guerre d'Irak se prolonge elle aussi à travers des opérations ciblées qui devraient établir les contours des derniers rajustements géopolitiques internes avant sa finalisation.
Que devient le Liban dans ce champ miné de partout, lui dont on a dit qu'il profite entre-temps d'un parapluie international pour le maintenir hors de portée des secousses et des bouleversements régionaux ? Pourra-t-il protéger ses structures internes et son entité nationale, ou va-t-il subir des changements constitutionnels fondamentaux et un repositionnement régional qui sera fonction de la nouvelle géopolitique en gestation ?
Les débats inconsistants et vides auxquels se livrent nos tristes sires de la politique embourbés dans un climat de corruption généralisé, et leur incapacité à débloquer les verrous qui emprisonnent le peuple libanais, sont la preuve flagrante de leur complète inutilité et malheureusement aussi de leurs lamentables allégeances aux fossoyeurs de la République.
En attendant l'évolution des événements régionaux et internationaux, et au lieu de rester à la merci des décideurs en question, les citoyens doivent entreprendre des actions au travers de la société civile et des forces actives de la population, pour que cesse le glissement irréversible de la République, et que le suicide collectif de cette nation message du vivre-ensemble puisse être évité. Il faut que de nouveaux partis politiques émergent pour permettre aux jeunes de promouvoir un nouveau Liban et qu'ils puissent s'exprimer clairement et sans ambages sur leurs visions d'avenir, leurs objectifs et leurs stratégies, loin des faux-fuyants, des mensonges, des compromissions et des alliances étrangères contre-nature. Il faut qu'ils s'engagent corps et âme dans les prochaines législatives et n'hésitent pas à transmettre leurs points de vue par rapport à la loi électorale en cours de gestation actuellement au Parlement. Il ne leur faut surtout pas craindre de perdre face aux partis traditionnels existants, ils doivent par contre tout faire pour marquer leurs différences fondamentales et comportementales d'avec eux. Leur indépendance et la nécessité de se mobiliser pour promouvoir une République citoyenne et souveraine au service de tout un chacun doivent être parmi leurs priorités. Aucune référence ou appartenance confessionnelle ne sauraient être tolérées et encore moins une personnalisation du pouvoir.
Seul un État civil libre, indépendant, souverain où le vivre-ensemble s'épanouira dans un cadre de paix et de neutralité permanente pourra augurer d'un déminage permanent et irréversible qui protégera l'entité nationale et l'épanouissement du message que pourra dispenser le pays du Cèdre dans cet environnement régional en gestation.
Salim F. DAHDAH


Merci Monsieur Salim F. Dahdah, pour cet article résumant parfaitement la situation actuelle de notre pauvre pays ! Pour les autres...qui ne veulent ou ne peuvent pas comprendre, IL N'Y A QUE LA VERITE QUI BLESSE (ou dérange) Irène Saïd
16 h 51, le 13 octobre 2016