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Fragments de paix

Un prix Nobel, ça fait forcément des jaloux : écrivains, physiciens, chimistes et autres qui, plus ou moins discrètement, peuvent s'estimer bien plus méritants que les heureux élus. Publiquement contesté en revanche est souvent un prix Nobel de la paix.

Ce phénomène n'a rien d'étonnant non plus, si relative en effet, si fugace et sujette à caution est devenue la notion même de paix, dans l'état de dérèglement caractérisé où se trouve aujourd'hui le monde. S'il ne fait pas (ou pas encore) polémique, le choix qui vient de se porter sur le président de Colombie vient remettre sur le tapis plus d'une question sur les critères retenus pour l'octroi de telles distinctions.

La première est celle de savoir si ce prix est supposé récompenser une réalisation concrète et complète, qui s'est soldée quelque part dans le monde par un adieu définitif aux armes, ou seulement encourager à aller de l'avant ceux qui y ont œuvré, quand bien même la suite de l'aventure de paix se serait avérée décevante. Les deux, mon général, vous répondront les décideurs du Nobel. C'est à ce propos, d'ailleurs, qu'il était tout dernièrement question, dans ces mêmes colonnes*, de l'Israélien Shimon Peres, mais aussi du président américain Barack Obama ; à ces noms, on aurait pu en ajouter bien d'autres, dont celui du redoutable Henry Kissinger, primé bien avant l'heure au Vietnam.

Ce n'est pas méconnaître son mérite, son courage et sa persévérance que de classer – jusqu'à nouvel ordre du moins – dans la catégorie des espoirs le président Juan Manuel Santos. Historique, de fait, est l'accord qu'il signait, fin septembre à La Havane, avec les rebelles des Forces armées révolutionnaires de Colombie, entrés en insurrection en... 1964.

Toutefois, et c'est là que s'impose une deuxième question, le président est loin d'avoir véritablement enclenché une réconciliation nationale, dans un pays où plus d'un demi-siècle de violences ont fait 260 000 morts, des dizaines de milliers de disparus et près de sept millions de déplacés. Preuve en est le non qu'il a aussitôt essuyé, bien qu'à une infime marge, par référendum. Ce vote traduit le profond clivage au sein d'une société colombienne partagée, presque à égalité, entre optimistes lassés de la guerre et sceptiques craignant de voir les milices haïes récolter le gros des dividendes de la paix. Question subsidiaire, mais non superflue : tout accord impliquant nécessairement deux parties, pourquoi les Farc ne sont-elles pas associées à l'hommage, comme le furent conjointement (mais pas trop solidairement) les vedettes de l'accord israélo-palestinien d'Oslo ? Comme ailleurs, comme chez nous-mêmes, la Colombie, pays cher à nombre de Libanais qui y ont de la famille, pourrait balancer longtemps encore, on le voit, entre devoir de mémoire et devoir de pardon...

Pour conclure, et sans jouer les trouble-fête une fois de plus, on peut se demander si le jury d'Oslo, qui s'est montré fort sensible au plus ancien conflit des Amériques, n'a pas perdu de vue ces furieux brasiers du Moyen-Orient dont les retombées – terrorisme, crise des migrants – atteignent déjà maintes autres régions du globe. À sa décharge, on admettra sans peine que l'accord, lui aussi historique, sur le nucléaire iranien est loin d'avoir produit une République islamique plus soucieuse de paix, moins acharnée à répandre sa subversion. On reconnaîtra de même qu'il n'y avait nul lieu de récompenser Vladimir Poutine pour la sauvagerie de ses bombardements sur la ville martyre d'Alep, ou alors d'encourager une fois de plus Obama dans ses vertueuses intentions.

Le Nobel a toutefois manqué une occasion rare de redonner au monde quelque foi et espérance en l'humanité. Dans ce désert d'hommes d'État évoluant de près ou de loin sur la scène syrienne, ce sont des hommes tout court, ces Casques blancs issus de toutes les professions, voués au sauvetage des vies humaines, acharnés à épargner aux survivants la paix des cimetières et traités de terroristes par Bachar, qui auraient bien mérité un universel, un colossal, un monumental coup de chapeau.

(*) : Prix cassés, éditorial du 1er octobre 2016.

 

Issa GORAIEB
igor@lorientlejour.com

Un prix Nobel, ça fait forcément des jaloux : écrivains, physiciens, chimistes et autres qui, plus ou moins discrètement, peuvent s'estimer bien plus méritants que les heureux élus. Publiquement contesté en revanche est souvent un prix Nobel de la paix.
Ce phénomène n'a rien d'étonnant non plus, si relative en effet, si fugace et sujette à caution est devenue la notion même de paix, dans l'état de dérèglement caractérisé où se trouve aujourd'hui le monde. S'il ne fait pas (ou pas encore) polémique, le choix qui vient de se porter sur le président de Colombie vient remettre sur le tapis plus d'une question sur les critères retenus pour l'octroi de telles distinctions.
La première est celle de savoir si ce prix est supposé récompenser une réalisation concrète et complète, qui s'est soldée quelque part dans le...