De gauche à droite, Nadia et Yvonne, réfugiées irakiennes.
Nadia est irakienne et a 50 ans. Elle est arrivée à Beyrouth avec sa famille il y a précisément trois ans et deux mois. Elle a fui l'Irak parce que son mari, un chrétien qui a travaillé avec les Américains, a été menacé plusieurs fois avant que des hommes encagoulés ne brûlent sa voiture. Aujourd'hui, elle habite à Ras Dékouané et aide bénévolement l'archevêché chaldéen en assurant le lien sur le terrain avec les autres familles de réfugiés.
« Je suis chargée de voir de quoi les réfugiés ont besoin, que ce soit en termes de nourriture ou de vêtements. Quand il y a des opportunités de travail dont l'archevêché est au courant, on prévient les personnes qui cherchent un emploi. Beaucoup de pères de famille m'appellent parce qu'ils ont besoin de travail », indique-t-elle.
Quand des particuliers envoient des dons pour les réfugiés irakiens, Nadia se charge de les notifier afin qu'ils viennent prendre ce dont ils ont besoin. Ce jour-là, une donation de vêtements a atterri dans un appartement au fond d'une impasse de Ras Dekouané où vivent deux familles irakiennes. Quatre femmes accompagnées de leurs enfants se sont déplacées pour choisir des habits pour leur progéniture et leurs époux.
Dans le salon où trône une grande illustration représentant le Christ, aux côtés de plusieurs images pieuses, Nadia et ses compatriotes nous racontent les circonstances dans lesquelles elles sont arrivées au Liban. Nadia, qui a cinq enfants, a perdu son mari atteint de leucémie peu après avoir quitté l'Irak. Après avoir dépensé tout l'argent du couple pour le faire traiter au Liban, son mari a dû partir en Allemagne avec son fils aîné pour se faire opérer, avant de succomber là-bas. Nadia s'est donc retrouvée seule au Liban, avec deux de ses enfants, les autres étant dispersés entre l'Allemagne et l'Irak.
« Mon fils a réussi à trouver du travail ici, mais son salaire est dérisoire. Nous payons un loyer de 550$, ce qui est quand même assez cher. Si jamais j'ai à faire face à une dépense imprévue, je dois faire des économies sur mes autres dépenses. Je suis volontaire auprès de la sororité de la Trinité, qui dépend de l'Église chaldéenne et qui vient en aide aux réfugiés. Je ne suis pas payée, certes, mais je suis contente de pouvoir aider », dit-elle.
Yvonne, 52 ans, est au Liban depuis deux ans, mais à la différence de la plupart de ses compatriotes chrétiens qui appartiennent à la communauté chaldéenne, elle est assyrienne. Elle a fui l'Irak parce que son mari, qui était commerçant de boissons alcoolisées, a été menacé et battu deux fois dans le quartier de Karrada (quartier de la classe moyenne supérieure où se mêlent chiites et chrétiens), à Bagdad. « Il y avait des milices qui menaçaient les chrétiens dans la région, mais nous ne savons pas vraiment qui ils étaient parce qu'ils se cachaient le visage. Nous sommes partis la nuit tellement nous avions eu peur. Nous avons tout laissé sur place et mon mari a emprunté de l'argent à sa sœur pour pouvoir venir au Liban. Mon fils, qui était jeune à l'époque, a été traumatisé par les explosions qui ont eu lieu près de chez nous », confie-t-elle. « Comme je suis assyrienne, je fais partie de ceux qui sont les plus oubliés. Mais Nadia veille sur moi, heureusement », dit Yvonne qui travaille aujourd'hui comme femme de ménage pour subvenir aux besoins de la famille.
(Lire aussi : Le périple des réfugiés irakiens chaldéens, de Mossoul à Beyrouth... en attendant un nouveau départ)
« La porte est fermée pour les Irakiens »
La conversation est interrompue par une amie du groupe qui vient dire au revoir avant de partir s'installer à Jounieh où elle a trouvé du travail en tant que gardienne d'immeuble. C'est l'occasion pour nos réfugiées d'évoquer l'avenir et l'attente de l'émigration, vers le Canada ou l'Australie.
« L'ambassade australienne m'a en principe donné son accord pour que j'émigre en Australie, mais cela fait trois ans que je suis ici et que j'attends de pouvoir faire ce voyage. À chaque fois que j'appelle l'ambassade, on me demande de patienter », indique Nadia avant d'ajouter : « La porte est fermée pour les Irakiens. » « Mon neveu et sa famille, qui étaient au Liban, ont fini par rentrer en Irak, épuisés par l'attente. Moi je n'ai plus d'avenir là-bas. Je veux aller dans un pays qui prendra soin de moi », confie-t-elle.
Rawnaq, 43 ans, n'a pour sa part connu que les déplacements. Elle a d'abord fui Bagdad en 1997 avec son mari et ses enfants à bord d'un ferry pris à Khabour. Son époux, qui était militaire sous Saddam Hussein, a déserté et fui l'Irak parce qu'il craignait pour sa vie. En Syrie, les membres de la famille ont obtenu le statut de réfugiés auprès de l'Onu en 1998. En 2012, la famille a été contrainte de fuir une Syrie en proie à la guerre et elle est rentrée en Irak, avant de repartir en 2014 vers Beyrouth, quand les combattants de Daech ont occupé Mossoul. Arrivée à Beyrouth, la famille de Rawnaq a demandé à l'Onu d'être accueillie dans un pays tiers, mais elle a appris qu'elle n'était pas parmi les candidats prioritaires à l'émigration puisqu'elle ne faisait pas partie des personnes réfugiées après la chute de Saddam...
« On attend depuis un an et 8 mois de partir pour un autre pays, souligne-t-elle. Je veux un avenir pour mes enfants, un pays où je resterai une fois pour toutes, je suis fatiguée par tous ces déplacements », indique Rawnaq. « Mes enfants et mon mari travaillent, mais nous payons 700 dollars de loyer. Il suffit d'aller une fois chez le médecin pour ne plus avoir de quoi manger. Très peu de personnes nous aident. L'archevêché nous donne des caisses contenant des aliments, en fonction des donations qu'il reçoit. Or nous sommes à peu près 3 000 familles de réfugiés irakiens au Liban, dont 600 à Ras Dékouané. L'archevêché ne peut pas subvenir aux besoins de tout ce monde. Nous recevons également des aides alimentaires tous les deux mois de la part de deux formations évangélistes, Qalbouna maa Loubnan (Notre cœur est avec le Liban) et Yassouh Nour el-Aalam (Le Christ est la lumière du monde) », ajoute-t-elle.
Malgré cette situation difficile, les réfugiés irakiens s'épaulent et se soutiennent, en attendant de pouvoir partir vers des pays où ils espèrent trouver la stabilité qui leur fait défaut. « Il y a beaucoup de solidarité et de cohésion entre les familles de réfugiés, sinon je pense qu'on succomberait à la déprime et au désespoir », souligne Nadia.
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