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Nos lecteurs ont la parole - Youssef Mouawad

La laïcité, pour quoi faire ?

Les Phalanges, à leur début, se targuaient de vouloir créer une nation libanaise, et Antoun Saadeh, zaïm du Parti populaire syrien, de persifler... Pour ce dernier, une nation est ou n'est pas ; et seule la oumma al-suriya («la nation syrienne », dans son cadre géographique naturel s'étendant du Taurus au Sinaï) pouvait se prévaloir de cette appellation magique. Mais foin de ces querelles idéologiques de l'époque du mandat et des premiers temps de l'Indépendance! On en est revenu depuis, et la science politique admet désormais que le nationalisme fut une construction de l'esprit à une époque donnée et, dans la pratique, une affaire désastreuse et sanguinaire en Europe comme en Orient.
De nos jours, l'effet de mode nous porte à proclamer les droits de l'homme, à soutenir les minorités opprimées et à justifier les interventions humanitaires.
Alors la nation et pour quoi faire, s'il vous plaît ?
La même question pourrait être posée à la laïcité, et à ses promoteurs qui battent les planches de manière intermittente. D'après eux, notre système politique confessionnel est vétuste, inapproprié et la cause de tous nos maux. La laïcité qui représente l'ouverture à la modernité, à la justice et à l'égalité est la solution toute trouvée à la gangrène nationale.
Tiens donc !
Que le système politique confessionnel soit inéquitable et qu'il perpétue les clivages ancestraux, rien de plus exact, mais de là à dire que tous nos maux en découlent et que la laïcité résoudrait nos problèmes, c'est aller vite en besogne! C'est faire fi de la réalité sociologique. Et c'est oublier qu'au Levant nous sommes sur le modèle des sociétés multiconfessionnelles traditionnelles et closes où chaque entité se définit par l'homogénéité des attitudes et des croyances (Michel Winock). Au Liban, notre « société segmentaire »* est constituée de « groupes de taille et de force comparables», ce qui encourage la négociation et limite l'étendue des conflits. Ainsi donc, et contrairement aux sociétés occidentales théoriquement intégrées, le consensus social s'opère sous nos latitudes de manière horizontale par des compromis entre groupes et non point par les décisions verticales imposant l'opinion d'une majorité à l'ensemble du corps politique. Ce système de balance instable qui est le nôtre est fait de négociations et ne procède pas exclusivement des résultats du scrutin. Il ne prône pas l'égalité absolue des individus au niveau des droits et obligations mais il serait égalitaire, de manière négative, en évitant l'établissement d'un chef permanent. Chef permanent qui, pour se maintenir au pouvoir, n'aura d'autre recours qu'à la répression comme ce fut le cas de l'Irak de Saddam Hussein ou de la Syrie de Hafez el-Assad.
Mais les réformateurs autoproclamés procèdent d'un état d'esprit qui ramène tous nos maux à une cause unique**. Mieux encore, ces spéculateurs de l'idéologie ont l'habitude de proposer des solutions-miracles; ainsi, «pour sauver l'islam, abolissons la dhimma », et pour sauver le Liban, abolissons le communautarisme, adoptons la laïcité.
Car pour eux les structures politiques sont déterminantes et pavent la voie au changement; nul ne peut en douter, mais ces structures sont-elles de taille à renverser les appartenances ethniques ou confessionnelles ? On peut en douter, le démenti nous est venu des Balkans, au cœur de l'Europe, et plus récemment de l'Irak et de la Syrie
Pour raison garder, soyons modestes et convenons que l'État libanais rentre dans la catégorie des « failed states ». Il ne l'aurait pas été s'il était une dictature. Bref, seule la répression implacable peut éviter sa déliquescence. Car il n'y a pas de nation libanaise, juste une nationalité ; nous constituons un conglomérat de clans, de tribus, de familles et d'intérêts opposés. Et, de plus, notre système politique est marqué par de tels renversements d'alliances entre groupes minoritaires que les observateurs ne s'y
retrouvent plus !
L'État libanais ne peut être qu'un « moindre État » dont le rôle principal est d'empêcher les guerres civiles entre les entités segmentées. Sa mission est de reculer les échéances funestes et d'assurer la médiation entre les diverses composantes du pays. Cet État ne s'est jamais autant révélé dans sa splendeur qu'en ce moment, dans sa résilience au bord du gouffre.
Car nous avons hérité d'une culture politique ségrégationniste, que nous perpétuons à travers l'éducation familiale et scolaire, et qui tend à sauvegarder les différences. Nos mentalités hétérogènes ne s'accordent que difficilement avec la notion de bien public. On peut concevoir que plus tard, beaucoup plus tard, nos mini-entités évolueront et qu'elles feront les concessions indispensables à un projet commun de société. Mais ce n'est pas demain, la veille !
Alors, la laïcité, pour quoi faire ?
Craignons que la déconfessionnalisation ne soit une manœuvre pour marginaliser les groupes en perte de vitesse démographique !

Youssef MOUAWAD

P.S. : depuis Taëf, on a constaté une « déchristianisation » rampante de la fonction publique. Est-ce le résultat de l'application du critère de compétence dans le recrutement des candidats aux postes vacants ? Difficile de le croire !

*Terme forgé par Durkheim et utilisé par l'ethnologue Evans-Pritchard pour caractériser des tribus nilotes.
**Et l'on continue d'opposer laïcité à communautarisme.

Les Phalanges, à leur début, se targuaient de vouloir créer une nation libanaise, et Antoun Saadeh, zaïm du Parti populaire syrien, de persifler... Pour ce dernier, une nation est ou n'est pas ; et seule la oumma al-suriya («la nation syrienne », dans son cadre géographique naturel s'étendant du Taurus au Sinaï) pouvait se prévaloir de cette appellation magique. Mais foin de ces querelles idéologiques de l'époque du mandat et des premiers temps de l'Indépendance! On en est revenu depuis, et la science politique admet désormais que le nationalisme fut une construction de l'esprit à une époque donnée et, dans la pratique, une affaire désastreuse et sanguinaire en Europe comme en Orient.De nos jours, l'effet de mode nous porte à proclamer les droits de l'homme, à soutenir les minorités opprimées et à justifier les...
commentaires (2)

LA SOLUTION EST UNE : SUISSE !

La Libre Expression. La Patrie en Peril Imminent.

19 h 14, le 04 octobre 2016

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Commentaires (2)

  • LA SOLUTION EST UNE : SUISSE !

    La Libre Expression. La Patrie en Peril Imminent.

    19 h 14, le 04 octobre 2016

  • Merci Joseph pour cet article. Tu poses une problématique très intéressante.

    Citoyen volé

    18 h 17, le 04 octobre 2016

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