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Décryptage

Forces et faiblesses du contre-terrorisme japonais

Sans stratégie politique, l'action de Tokyo semble plus adaptée à l'Asie qu'au Moyen-Orient, face à l'État islamique.

« En raison de votre décision imprudente de prendre part à une guerre impossible à gagner, ce couteau ne tuera pas seulement Kenji, mais il continuera et poursuivra son carnage où que soient vos ressortissants. Que le cauchemar du Japon commence. » Pour l'État islamique (EI), cela ne fait pas de doute : le Japon fait partie de la coalition des pays ennemis et, à ce titre, il faut le combattre par tous les moyens.

Après l'échec des négociations avec Tokyo concernant un échange d'otages, impliquant la Jordanie, l'EI avait exécuté Kenji Goto en janvier 2015, une semaine après avoir mis à mort Haruna Yukawa, un autre otage japonais. Ces deux exécutions avaient véritablement choqué la population nipponne, peu concernée jusque-là par la menace du terrorisme islamiste. « Nous ne pardonnerons jamais aux terroristes », avait alors réagi le Premier ministre japonais, Shinzo Abe. N'ayant pas de passé colonial et prônant une politique de neutralité au Moyen-Orient, le Japon n'était pas préparé à se confronter à la menace du terrorisme islamiste. En septembre 2015, dans un discours devant les Nations unies, M. Abe avait énoncé les grandes lignes de la politique japonaise en matière de lutte contre le terrorisme. « Éradiquer le terrorisme nécessite une approche multidimensionnelle », avait-il déclaré, en mettant en avant une approche singulière résumée par le slogan : « La meilleure voie est celle du milieu. »

« Les musulmans au Japon (environ 200 000 personnes) ne sont pas victimes de discriminations. Mais si les Japonais continuent de voir des images qui associent l'islam au terrorisme, cela peut changer », explique Shingo Miyamoto, directeur de la sécurité internationale et de la coopération en matière de sécurité au ministère japonais des Affaires étrangères. « Mon métier consiste notamment à contrôler les peurs, à faire en sorte que cela n'arrive pas », ajoute-t-il.

Un exemple pour les pays musulmans
L'approche japonaise consiste avant tout à renforcer la capacité des autres pays à pouvoir affronter la menace terroriste. Cela passe par des formations, notamment des forces de police, mais également par des collaborations en matière de technologie de surveillance et de détection de matériels toxiques. Mais la particularité du contre-terrorisme japonais tient à ce qu'il privilégie une approche économique et sociale dans la longue durée, plutôt qu'une action militaire et politique motivée par des ambitions à court terme.

Membre de la coalition internationale contre l'EI, le Japon n'y contribue pas militairement. « Le fait de bombarder les terroristes ne répond pas au problème », résume M. Miyamoto. « Il faut faire en sorte que les zones où se développent le terrorisme soient des zones plus vivables, notamment sur le plan économique. Cela ne permettra pas d'éradiquer le terrorisme, mais cela peut sérieusement améliorer la situation », explique-t-il.
C'est sur le plan de l'éducation que la politique japonaise en matière de contre-terrorisme est la plus ambitieuse.

L'objectif est de promouvoir l'ascension des modérés au sein des pays musulmans. Cela passe par des investissements dans les écoles, via notamment des programmes d'échange, comme c'est le cas avec la Malaisie et l'Indonésie. « Les valeurs sociales pratiquées au Japon sont très proches de celles de l'islam. Le Japon est la preuve que la modernité n'est pas forcément signe d'occidentalisation. Cela peut être un exemple pour les pays musulmans », estime M. Miyamoto.

Importante lacune
Donner l'exemple, coopérer en matière de technologie, investir dans les régions les plus pauvres et garder de bonnes relations avec les pays musulmans : le contre-terrorisme japonais diffère fondamentalement des politiques occidentales en la matière. Il a le luxe pour l'instant de pouvoir miser sur le long terme et a bien identifié les limites de la stratégie militaro-centrée. Mais l'approche japonaise a toutefois une importante lacune : elle ne s'appuie sur aucune stratégie politique, pour ne pas remettre en question sa position de neutralité. Si elle peut obtenir des résultats très positifs en Asie, cette stratégie ne semble pas ainsi adaptée aux pays du Moyen-Orient.

Même si la pauvreté et la faiblesse des forces modérées expliquent en partie le développement des groupes radicaux au Moyen-Orient, c'est le contexte politique qui est la principale cause de sa propagation. À titre d'exemple, en Syrie comme en Irak, les groupes terroristes ont pris leur essor à la faveur de la répression des régimes en place, de la marginalisation des populations sunnites et du jeu de puissance entre les acteurs régionaux. Le Japon, qui prône avant tout la stabilité dans la région, quitte à entretenir des relations avec des régimes autoritaires, ne cherche pas à arbitrer les conflits moyen-orientaux. Par manque de moyens et de légitimité, il ne prend pas de position politique dans les conflits internes, laissant cette tâche difficile aux pays occidentaux. Et préférant laisser le temps... au temps.


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