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Franck Mermier : l’édition arabe en question

L'ORIENT LITTERAIRE

Le livre est probablement, des objets de la culture, le plus exclusif, le plus indissociable de la solitude, de l'individualité et du silence. Et pourtant, plus que tout autre bien de la culture ou de la consommation, le livre informe la réflexion sur l'évolution des collectivités, et ce non seulement à travers son contenu, mais aussi par le biais des modalités qui gouvernent son processus de production.

Mahmoud HARB | OLJ
04/09/2016
Regards sur l’édition dans le monde arabe, ouvrage collectif rédigé sous la direction de Charif Majdalani et Franck Mermier, propose une réflexion profonde sur les problématiques du secteur de l’édition au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Ce faisant, il offre, bien plus qu’une simple étude d’un secteur particulier, en l’occurrence celui de l’édition, un éclairage sur l’état des sociétés arabes à travers l’angle unique de l’industrie du livre. Franck Mermier, anthropologue et directeur de recherche au CNRS, a répondu aux questions de L’Orient littéraire au sujet de l’évolution du champ de l’édition arabe à la lumière des grands bouleversements des dernières années.
 
Avec le déclin de ses pôles historiques, Beyrouth et Le Caire, le marché du livre arabe est-il toujours cette sphère publique transfrontalière qu’il a toujours été ? 
Du fait des guerres ainsi que de la richesse économique de certains pays, l’on constate un déplacement des centralités culturelles dans le monde arabe. Beyrouth et Le Caire restent des capitales du livre, mais leur statut de capitales culturelles est en question.

L’édition damascène n’a également plus l’importance qui était la sienne pendant l’embellie des années 1990 et jusqu’en 2011, avec le développement d’une industrie privée, même si, du fait de la censure, de nombreux éditeurs syriens devaient publier à Beyrouth.

L’on note donc un déplacement du centre de gravité de l’édition vers les pays du Golfe avec notamment la création de prix littéraires et de programmes de traduction, des tentatives de professionnalisation des foires du livre et le développement d’un secteur privé, même s’il y est encore comparativement limité. Dans le Golfe, le livre est un instrument de diplomatie culturelle qui est intimement lié à la ville puisqu’il y installe des spécialisations professionnelles souvent importées. La translation du centre de gravité de l’édition arabe est donc un outil de développement des villes du Golfe qui visent à consacrer une place culturelle au niveau régional et ont pour ambition de jouer un rôle dans le panarabisme culturel. Cet horizon panarabe existe toujours et préserve l’importance du livre, malgré la concurrence des moyens de communication déterritorialisés. Ces derniers renforcent néanmoins la diffusion et l’importance du livre comme contenu et contenant.
 
Vous avez soutenu dans Le Livre et la ville : Beyrouth et l’édition arabe (Actes Sud, 2005) que l’édition est « l’un des signes de l’hétérogénéité notamment culturelle mais aussi sociale et économique qui participent de l’urbanité ». Après les bouleversements des dernières années, quel constat peut-on tirer quant à l’état de la pluralité dans l’édition arabe ? 
Au niveau de la langue, des thèmes traités et des genres, l’édition est un reflet du niveau de pluralisme interne d’une société et de ses orientations culturelles. Elle est le miroir de son degré d’ouverture, soit par le biais des traductions, soit par le biais des modes de censure exercés.

Le Liban possède une édition extravertie puisque 90% de sa production est exportée. L’industrie libanaise du livre reflète le pluralisme de la société locale au niveau linguistique avec une production arabophone, anglophone, francophone et arménophone, ainsi que sur le plan religieux, avec une édition chrétienne, sunnite et chiite. Cette dernière fait que le Liban est l’un des seuls pays arabes à traduire des œuvres du persan. La traduction depuis le français permet à cette langue, grâce au Liban mais aussi au Maghreb, de rester présente dans les littératures et sciences sociales arabes.

L’édition libanaise est en outre un reflet de l’état de la culture dans le monde arabe. Par exemple, sa production met en évidence une plus grande ouverture vers le genre du roman, notamment en Arabie saoudite, bon nombre d’écrivains saoudiens étant souvent publiés en dehors du Royaume, notamment à Beyrouth. Même si l’immense part de la production saoudienne est religieuse, la pluralité tend à y gagner du terrain grâce au roman, mais aussi à des ouvrages de sciences sociales ou d’analyse politique. En Égypte, la diversité se reflète dans l’essor d’une édition provinciale, en dehors du Caire. Dans le cas du Maghreb, le pluralisme procède de l’existence d’une double édition arabophone et francophone, avec une spécialisation dans les thèmes traités. La langue française y est privilégiée, de manière tendancielle, pour écrire l’intime, et l’arabe pour d’autres registres d’expression, même si la réalité est moins schématique.

En somme, l’édition arabe reste pluraliste, mais elle est confrontée à une censure assez prégnante et dont les formes et les institutions sont variables. Cette censure structure le système éditorial arabe dans la mesure où elle contraint la création par le biais de l’autocensure, mais aussi dans le sens où ses frontières mouvantes déterminent le champ éditorial : ce qui ne peut pas être publié dans un endroit l’est ailleurs. L’existence d’un champ culturel panarabe permet donc une certaine pluralité. Paradoxalement, les supports de l’information panarabes permettent aux affaires de censure de se diffuser. Plus un livre est interdit, plus il est désiré. Certains auteurs arabes parient parfois sur la censure pour accroître leur diffusion !
 
Le livre est-il toujours un facteur de subversion et un vecteur de changement dans le monde arabe ? 
La part du livre religieux et islamique est extrêmement importante dans l’édition arabe. Dans le même temps, l’édition est une sphère médiatique essentielle pour le développement de la pensée critique. Dans de nombreux pays, elle offre une niche économique pour des entrepreneurs intellectuels qui sont souvent des dissidents ou des opposants.

En Syrie, dans les années 1990, à leur sortie de prison, de nombreux opposants se sont investis dans le domaine culturel, par le biais de la traduction et de l’édition. Dans les pays du Maghreb, l’édition a joué un rôle important pour la diffusion de nouvelles formes d’écritures ou de projets de résistance culturelle, comme les ouvrages en amazigh au Maroc. Dans les pays du Golfe, l’édition permet à certains entrepreneurs culturels de placer dans l’espace public des traductions d’auteurs européens considérés comme importants ou à de jeunes auteurs contemporains de diffuser leurs œuvres.

Du fait que l’édition dans le monde arabe ne connaît pas de concentration capitalistique comme en Europe ou aux États-Unis, elle reste un champ économique dans lequel peuvent investir des entrepreneurs dont le capital culturel est plus important que le capital financier. Ceci permet de créer des réseaux porteurs d’une pensée parfois subversive, au moins à contre-courant. L’édition conserve un potentiel de résistance, même si on a l’impression que le gros de sa production est dominé par une pensée conservatrice ou un type conformiste.
 
Comment les pratiques de lectures ont-elles évolué parallèlement aux transformations du champ éditorial ? 
Dans le monde arabe, la généralisation de l’enseignement supérieur ne s’est pas accompagnée d’une massification de la lecture. La lecture utilitaire y a pris le pas sur la lecture du plaisir, cette dernière ayant été dissuadée par les méthodes d’enseignement.

Lorsque dans les années 60 et 70 le livre était le seul vecteur de connaissance, il existait dans le même temps un fort taux d’analphabétisme. Le développement de la scolarisation et de l’enseignement supérieur ont amené de nouveaux lectorats. Mais ces nouveaux lecteurs ont toutefois été en grande partie découragés de la lecture en arabe par des méthodes d’enseignement très rigides et privilégiant une vision étroite du champ littéraire limité à sa branche classique. Ceci a été aggravé par une forme de diglossie ente l’arabe parlé et l’arabe standard.

De plus, l’édition arabe a pris du retard dans le secteur du livre de jeunesse. Ceci a freiné le développement d’une branche de l’édition qui aurait pu former à la lecture le public jeune. Néanmoins, depuis quelques années, ce déséquilibre tend à être comblé par de nouveaux graphistes, scénaristes et dessinateurs. Il reste que le développement du genre du roman est un facteur d’optimisme par rapport à la lecture du plaisir. Les œuvres romanesques sont aujourd’hui diffusées dans l’espace panarabe. On assiste donc à l’apparition d’un lectorat qui ne lit plus exclusivement les œuvres venant des centres de production classiques (Beyrouth, Le Caire, Damas), mais aussi de romans produits dans l’ensemble de l’espace panarabe.
 
Le Proche-Orient connaît une vague inédite de déplacements forcés et d’effondrements de villes comme autant d’ordres sociaux. Le livre peut-il offrir un substitut aux repères culturels perdus ? 
Dans des villes comme Aden, Alep, Raqqa, Mossoul ou même Bagdad, des sociétés urbaines ont été déstructurées. La production culturelle y a été gelée du fait de la guerre, ou des forces obscurantistes incarnées par les régimes autoritaires arabes ou par les jihadistes.

Pourtant, de la même façon que dans l’ex-URSS, il y avait une production culturelle liée au totalitarisme qui visait à l’analyser et à y résister, le monde arabe connaît une certaine floraison culturelle et intellectuelle visant à apporter un sens à ce qui se passe, et à créer dans l’immédiat la mémoire vivante de l’événement. On voit fleurir des textes sur la mémoire d’événements récents par leurs acteurs. La victime a remplacé le héros.

Le monde arabe traverse une nouvelle « ère du témoin » pour témoigner de la souffrance et de la libération du carcan de la pensée unique. C’est une forme de résistance par rapport à la confiscation du sens de l’événement par les gouvernements totalitaires, comme en Syrie et en Arabie saoudite, ou par les djihadistes. L’expression d’une pluralité des témoignages se conjuguent avec l’essor d’expériences d’édition décentralisées à Istanbul, à Beyrouth ou en Europe, par le biais d’exilés qui reprennent l’initiative dans le cadre de mouvements de résistances culturelles souvent occultés, mais qui n'en réussissent pas moins à créer un sentiment fort d’appartenance à une société alors même qu’elle semble disloquée. C’est le rôle de l’écrivant et l’écrivain, selon la distinction établie par Barthes, de redonner le sens à l’événement, mais aussi de conserver l’espoir de la reformation du lien social que les guerres tendent à dénouer.
 
 
 
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