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Moyen Orient et Monde

Michel Temer aura « d’énormes difficultés à gouverner jusqu’en 2018 »

Entretien

Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l'Iris sur les questions ibériques et latino-américaines, répond aux questions de « L'Orient-Le Jour », suite à la confirmation de la destitution de la présidente du Brésil Dilma Rousseff et l'intronisation de Michel Temer.

02/09/2016

Après la destitution de Dilma Rousseff, peut-on conclure à un coup d'État constitutionnel ?
C'est très compliqué. Quand on pense à un coup d'État, tout le monde s'imagine des véhicules militaires dans les rues, des morts, etc. Ce qui est certain, c'est qu'il y a eu (de la part des détracteurs de Mme Rousseff) une interprétation de la Constitution qui viole le principe (de la légalité). La présidente a préféré, en s'exprimant auprès des sénateurs avant-hier, parler de « coup d'État parlementaire ». La lettre de la Constitution a été respectée par les élus, mais ceux-ci l'ont interprétée en des termes, non pas de droit, mais politiques. Ils ont utilisé la Constitution pour changer le gouvernement, sans élections. C'est dans ce sens que l'on peut parler, comme la présidente, de coup d'État parlementaire.

 

Comment a-t-elle pu perdre ses soutiens aussi rapidement ?
Jusqu'en 2011, le Brésil avait une croissance moyenne de 4 %, tout semblait aller pour le mieux, puisque qui dit croissance dit argent pour tous, ainsi que du travail. Mais lorsque les choses se compliquent, le gâteau devient plus difficile à répartir. Soit on augmente les impôts afin de maintenir les politiques sociales, soit on coupe dans les dépenses. La présidente était plutôt partisane du fait de maintenir les acquis sociaux des périodes antérieures. Mais un certain nombre de parlementaires, qui sont devenus une majorité au fil des semaines, ont considéré qu'il fallait changer de politique.
Le second volet de la crise est que le Brésil a une Constitution présidentielle, donc les ministres sont responsables devant la présidente, ils peuvent être démis par le Parlement. À la différence d'un régime parlementaire, les députés ne peuvent pas voter une censure, faire tomber un gouvernement pour en nommer un autre. Il y a donc deux solutions : soit la présidente et le vice-président démissionnent pour revenir devant les électeurs, soit on cherche une autre option. Ceux qui étaient partisans de changer de politique ne voulaient pas revenir devant les électeurs. Ils n'étaient vraiment pas en condition de remporter les élections avec un programme de réduction des dépenses publiques, donc ils ont essayé de trouver dans la Constitution les moyens de faire tomber la présidente et ainsi changer de politique.

 

(Lire aussi : Pour les liftiers du Sénat, l'ascenseur Brésil ne fait que descendre)

 

Après le départ de l'ancien président Lula du gouvernement, puis la destitution de Dilma Rousseff, est-ce la fin du Parti des travailleurs ?
C'était un objectif de ceux qui ont procédé à cette opération politique. Changer de politique veut dire faire tomber la présidente mais également casser le parti qui la soutenait. Les prochains mois seront cruciaux. Le gouvernement en place veut réduire les dépenses publiques et introduire dans la Constitution une procédure qui se rapproche de celle appliquée en Europe, obligeant le gouvernement à ne pas dépenser plus que l'inflation chaque année. Dans la situation actuelle, si cette règle passe devant le Parlement et qu'elle est votée, il y aura des coupes, et celles-ci seront nécessairement faites dans les puits sociaux, ce qui risque d'engendrer des protestations de la part de ceux qui recevront moins de la part de l'État.

Qu'en est-il du nouveau président Michel Temer ? Peut-il s'inscrire comme une figure importante de la politique brésilienne ?
Michel Temer a vraiment son bâton de maréchal, mais il n'aurait jamais réussi à être élu s'il s'était présenté à une élection, quel que soit le candidat qui se serait présenté contre lui. Il est actuellement à 14 % d'opinions favorables dans tous les sondages réalisés ces dernières semaines. Il n'a pas un périmètre intellectuel, ni de charisme, donc, d'un point de vue personnel, il est au sommet de sa carrière politique en raison des circonstances actuelles. Mais il n'a pas vraiment de légitimité, pas vraiment d'autorité ni de pouvoir, et il aura d'énormes difficultés à gouverner jusqu'en 2018.

 

 

(Pour mémoire : Un Libanais à la tête du Brésil...)

 

 

Quels vont être les enjeux de l'élection présidentielle de 2018 ? Le risque d'un boycottage est-il possible ?
Il y a déjà un premier rendez-vous, avec les élections municipales en octobre prochain, ce qui nous permettra de voir comment se comportent les électeurs brésiliens, s'ils vont aller voter, si l'abstention va augmenter, s'ils vont sanctionner le PT, ou donner un bonus au PMDB (Parti du mouvement démocratique brésilien), au PSDB (Parti de la social-démocratie brésilienne), ou si, au contraire, il y aura une tierce option qui sera privilégiée par les électeurs. Des sondages ont déjà été effectués à Rio de Janeiro et Sao Paolo, et les données transmises donnent au PT autour de 8 %, le PMDB plafonne à 16 % à Sao Paolo et 5 % à Rio, et le PSDB à 5 %. Le Parti évangéliste, de l'Église universelle du royaume de Dieu, est en tête avec près de 30 % des intentions de vote dans les deux villes. Il semblerait que les électeurs soient fatigués de ce qui s'est passé ces derniers mois, cela restera à vérifier, mais ils seraient plutôt tentés de privilégier de tierces options au détriment des partis qui se sont trouvés en première ligne dans la dernière querelle institutionnelle en date

 

 

 

Pour mémoire

Temer décrit comme "une guerre" son premier mois à la tête du Brésil

Seuls 11,3% des Brésiliens soutiennent le président Temer

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