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Déchets / Bourj Hammoud

Crise des déchets : une fois de plus, la population prise en otage

Alors que les déchets s'amoncellent de nouveau dans le Mont-Liban, Akram Chehayeb prévoit « une grande crise » et le parti Kataëb, épaulé par la société civile, ne compte pas reculer.

Comme un (triste) air de déjà-vu : l’accès à la décharge temporaire de Bourj Hammoud étant bloqué, les poubelles recommencent à s’accumuler dans les rues. Photo Sami Ayad

Dans le lieu du sit-in près de la décharge de Bourj Hammoud, en matinée, les manifestants du parti Kataëb s'occupent comme ils peuvent. Le temps est long quand il faut supporter les odeurs et l'air vicié : il y a plus de deux semaines que les manifestants sont là, pour bloquer l'accès au chantier de la nouvelle décharge, décidée par l'État et exécutée par un entrepreneur privé.

La puanteur est à peine supportable, « mais elle était bien pire quand les ballots étaient encore acheminés à l'aire de stockage toute proche », affirme un manifestant.
À leur gauche, l'aire de stockage temporaire, avec sa nouvelle « montagne » de détritus, recouverte de remblais et de gravats : seuls quelques ballots blancs éventrés sont encore visibles à son « sommet ». À leur droite, la silhouette fantomatique de l'ancienne montagne de déchets, fermée depuis près de vingt ans. Entre les deux, un remblai de la côte sur une superficie remarquable pour le peu de temps dont a disposé l'entrepreneur avant le blocage des travaux : sur le sol nouvellement créé, des petites dunes de sable de mer témoignent des vestiges d'une côte disparue.

Le parti Kataëb et plusieurs rassemblements écologiques, notamment le Mouvement écologique libanais et la Coalition contre le plan gouvernemental de gestion des déchets, protestent contre la construction de cette décharge côtière. Pour cela, ils ont bloqué l'entrée au chantier, mais avaient laissé, en revanche, l'accès de l'aire de stockage provisoire du site ouverte pour les camions de Sukleen, qui y déversaient les ordures récoltées de diverses régions de Beyrouth, du Metn et du Kesrouan. Cette route-là, c'est la municipalité de Bourj Hammoud qui l'a définitivement fermée mercredi, sous l'impulsion du parti Tachnag, sous prétexte que si le plan du gouvernement n'est pas exécuté, elle refuse que la région ne subisse les ravages d'une nouvelle montagne de déchets (voir L'OLJ du jeudi 25 août). Résultat : les déchets recommencent à s'accumuler dans les rues du Metn et du Kesrouan, ainsi que dans certaines régions de Beyrouth, rappelant la funeste crise des déchets qui a duré neuf mois (juillet 2015 à mars 2016) après la fermeture de la décharge de Naamé.

Pour rappel, le plan gouvernemental de gestion des déchets adopté en mars dernier repose principalement sur la création de deux décharges côtières, l'une à Costa Brava (littoral de Choueifate) et l'autre à Bourj Hammoud-Jdeidé. En attendant la construction des décharges, des aires de stockage temporaire ont été ouvertes près des deux chantiers, vers lesquelles les déchets produits par Beyrouth et le Mont-Liban sont acheminés. Celle de Bourj Hammoud est désormais fermée.

 

(Pour mémoire : Les ordures de nouveau dans les rues, dans l'attente d'un déblocage)

 

Une position « ambiguë »
Hier, et malgré les explications données dès mercredi par le conseil municipal de Bourj Hammoud et par le Tachnag, les spéculations allaient bon train sur les véritables raisons du geste de la municipalité. Plusieurs sources interrogées ne se privent pas de souligner que cette action est destinée à « coincer » les manifestants, dans le sens où les déchets dans les rues pourraient soulever une population déjà excédée contre leur mouvement de protestation.

Michel Hraoui, directeur du régional du Metn au sein des Kataëb, rencontré hier sur les lieux du sit-in, rejette cette probabilité. « Les déchets dans la rue, c'est une menace que les responsables font planer sur nous depuis le premier jour, dit-il. Or il faut que tout le monde comprenne que nous n'avons jamais fermé la route qui mène à l'aire de stockage, mais seulement bloqué celle qui mène vers le chantier de la nouvelle décharge. Toutefois, l'initiative de la municipalité est positive d'après moi, elle a le mérite de faire bouger les choses. »

Quoi qu'il en soit, la position de la municipalité reste teintée d'ambiguïté, une ambiguïté renforcée par les déclarations faites par le secrétaire général du Tachnag, Hagop Pakradounian, à la LBCI hier : celui-ci a évoqué le tri largement insuffisant des déchets qui se sont retrouvés durant plusieurs mois dans l'aire de stockage. Le Tachnag a-t-il donc préféré fermer l'accès à l'aire de stockage par protestation contre l'action des manifestants qui bloquent le plan pour lequel il a donné son approbation ? Ou profite-t-il de l'occasion pour manifester son désaccord contre des entorses au plan commises par le gouvernement ?

Des sources bien informées soulignent à L'OLJ qu'il existe un accord écrit entre le parti Tachnag et le gouvernement, datant du 17 mars dernier (quelques jours après l'adoption du plan de gestion des déchets en Conseil des ministres), et qui n'avait pas été rendu public à l'époque. Les principaux points de cet accord sont les suivants : une indication claire concernant la réhabilitation de l'ancienne montagne des déchets, un calendrier de durée de vie de la décharge ne dépassant pas les quatre ans, une garantie de « supervision » de la municipalité, une précision concernant le volume des déchets à enfouir (ne devant pas excéder 1 200 tonnes par jour), un accord préalable sur le genre de déchets « inertes » à enfouir (de manière à éviter ceux qui pourraient constituer un danger public), etc. Le texte évoque également les huit millions de dollars de motivation accordés à toutes les municipalités ayant accepté d'accueillir des décharges, une somme à laquelle s'ajoute celle de 25 millions pour le développement.

Au regard de cet accord, le tri des déchets et la supervision de la municipalité sont essentiels. Or, de l'aveu même du Tachnag, le tri des déchets est loin d'avoir été amélioré. « Il faut voir le lixiviat (liquide que dégagent les ordures, notamment organiques) ruisseler de la nouvelle montagne de déchets dans l'aire de stockage, et se mêler aux eaux d'égouts pour ensuite polluer la côte », affirme le militant Raja Noujaim.

 

(Pour mémoire : Les Kataëb déterminés à aller jusqu'au bout)

 

« Nous allons vers une grande crise »
Entre-temps, la route est bel et bien fermée, et l'amoncellement de détritus a refait surface dans les trois cazas du Metn, de Baabda et du Kesrouan. Et il n'y a apparemment pas de perspective de déblocage tant que chaque partie campe sur ses positions.

Pour Akram Chehayeb, ministre de l'Agriculture et président du comité de suivi du plan, « nous allons vers une grande crise si rien n'est fait, les déchets ne peuvent plus être collectés du Metn, du Kesrouan et de Baabda tant que l'aire de stockage de Bourj Hammoud est fermée ». Il précise à L'OLJ que « le Conseil des ministres a renouvelé sa confiance en lui et son soutien au plan, et l'a chargé de négociations au cas où celles-ci peuvent et doivent être entreprises ». Le ministre n'évoque cependant pas des négociations précises pour l'instant, soulignant qu'une réunion pour les députés du Metn sera tenue lundi par le président de la commission parlementaire des Finances, Ibrahim Kanaan, lui-même député de cette région, pour tenter de régler cette situation.

Interrogé sur la principale accusation dirigée contre le gouvernement dans le cadre de ce plan, à savoir qu'il compte enfouir des déchets non triés, ainsi qu'on peut le voir sur les aires de stockage dès à présent, il réplique : « Le problème, c'est que ceux qui revendiquent une solution plus environnementale n'ont pas une argumentation assez solide. On ne peut réduire le volume des déchets de 65 % s'il n'y a pas de tri à la source. Le tri en centre ne permet pas d'isoler plus de 11 % des déchets, selon des statistiques internationales. Même suivant les critères de l'Union européenne, on ne peut se passer totalement de l'enfouissement, du "Waste to Energy" ou de l'incinération. Et actuellement, il n'y a pas d'autre solution dans un pays qui fait face à des problèmes substantiels. »

Pourquoi, cependant, ne pas avoir essayé d'augmenter la capacité de tri et compostage ? « Il y a actuellement un tri de 10 % et le compostage de 300 tonnes de déchets (NDLR : la région de Beyrouth et du Mont-Liban produit environ 1 500 tonnes par jour dont quelque 50 % sont organiques, donc pouvant être transformés en compost, un enrichisseur de sol), explique-t-il. Toutefois, nous sommes en train de développer l'usine de traitement de la Quarantaine, qui pourra à l'avenir accueillir 750 tonnes par jour, mais les adjudications ne sont pas encore terminées. » Le ministre ajoute que les cellules de la décharge, contrairement à ce qui a été dit, seront sur la terre ferme (remblayée) et non en mer.
Pas de dialogue en vue, donc ? « Le parti Kataëb refuse de reculer, il considère cette question sous un angle politique, malheureusement, répond M. Chehayeb. Toutefois, je confirme que si quelqu'un a des remarques pour améliorer ce plan, je suis prêt à l'écouter. Mais d'ici à la réunion de lundi, je ne vois rien de nouveau. »

Il ajoute : « Je tiens à remercier le parti Tachnag pour son sens des responsabilités dans la prise en charge de la solution. Après tout, on lui a promis une solution, il ne peut pas accepter de subir un nouveau problème. »

 

(Repère : Liban : retour sur un an de crise des déchets)

 

« Nous restons là »
Raja Noujaim, porte-parole de la Coalition contre le plan gouvernemental, ne croit pas à ces tentatives d'intimidation. « Akram Chehayeb nous menace de déchets dans les rues depuis que notre mouvement de protestation a été mis en marche, dit-il. Voilà qu'il met ces menaces à exécution alors que l'aire de stockage de Bourj Hammoud aurait pu être aménagée pour recevoir bien plus de déchets. »

Pour le parti Kataëb, il est impensable de faire machine arrière. « Nous réfléchissons à long terme, pour six à dix ans à venir, explique Michel Hraoui. Nous comprenons que la population soit excédée, mais elle doit comprendre qu'elle a le choix entre respirer l'odeur des ordures sous sa fenêtre, ou provenant de la décharge. En effet, ce site risque de porter atteinte à toute la population du littoral du Metn, et c'est en son nom que nous sommes ici. Est-ce possible que depuis plus d'un an de crise des déchets, personne n'ait pensé à installer davantage de centres de tri et de traitement ? C'est que les autorités ne le veulent pas tout simplement. »

Leur stratégie pour le bras de fer qui s'engage avec le gouvernement ? « Très simple, nous comptons rester là jusqu'à ce que nous soyons sûrs que les déchets à enfouir seront triés convenablement », dit-il. « Les solutions sont multiples, ajoute-t-il, mais il faut que la décision politique soit au rendez-vous. »
Selon Georges Mrad, un autre manifestant Kataëb, « les signes de soutien à notre mouvement se multiplient, parce que le littoral commence à souffrir des odeurs alors que la décharge n'est même pas encore opérationnelle ». Comme pour lui donner raison, des dizaines d'habitants du Metn ont participé, hier en soirée, à une marche pacifique allant de Dora jusqu'au lieu du sit-in.

 

Pour mémoire

 

L’art du possible à Bourj Hammoud et catastrophe écologique à Aïn Dara


Dans le lieu du sit-in près de la décharge de Bourj Hammoud, en matinée, les manifestants du parti Kataëb s'occupent comme ils peuvent. Le temps est long quand il faut supporter les odeurs et l'air vicié : il y a plus de deux semaines que les manifestants sont là, pour bloquer l'accès au chantier de la nouvelle décharge, décidée par l'État et exécutée par un entrepreneur...

commentaires (1)

Cette affaire des ordures est une preuve de plus que notre pauvre pays n'est plus une Nation digne de ce nom, avec un gouvernement capable et respectable ! Il est devenu une vaste entreprise de "commerçants" qui se concurrençent, se bagarrent et se "tirent dessus" pour préserver leurs acquis. Il est descendu au même rang que certains pays africains qui végétent depuis des décennies dans la misère sous le jour de dictateurs véreux Sauf que chez nous, au Liban, nous avons plusieurs dictateurs: 1) un Irano-Chiite 2) un soi disant "chrétien-maronite" avec chacun son troupeau de moutons-suiveurs-bêleurs. Sans compter les autres mini-dictateurs...fils de...gendre de...qui utilisent sans vergogne les moyens que leur offre notre belle société libanaise: corruption, force et intimidation, chantage pour se faire une place au soleil libanais ! Notre avenir, avec eux, s'annonce radieux ! Irène Saïd

Irene Said

10 h 07, le 26 août 2016

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Commentaires (1)

  • Cette affaire des ordures est une preuve de plus que notre pauvre pays n'est plus une Nation digne de ce nom, avec un gouvernement capable et respectable ! Il est devenu une vaste entreprise de "commerçants" qui se concurrençent, se bagarrent et se "tirent dessus" pour préserver leurs acquis. Il est descendu au même rang que certains pays africains qui végétent depuis des décennies dans la misère sous le jour de dictateurs véreux Sauf que chez nous, au Liban, nous avons plusieurs dictateurs: 1) un Irano-Chiite 2) un soi disant "chrétien-maronite" avec chacun son troupeau de moutons-suiveurs-bêleurs. Sans compter les autres mini-dictateurs...fils de...gendre de...qui utilisent sans vergogne les moyens que leur offre notre belle société libanaise: corruption, force et intimidation, chantage pour se faire une place au soleil libanais ! Notre avenir, avec eux, s'annonce radieux ! Irène Saïd

    Irene Said

    10 h 07, le 26 août 2016