Recep Tayyip Erdogan s’exprimant devant un portrait d’Atatürk en mai 2014. Adem Altan/AFP
Qu'elle fût réelle ou l'œuvre d'une manipulation du pouvoir, la tentative de coup d'État en Turquie a été en fait l'occasion rêvée pour tuer Mustafa Kemal, le grand héros de l'histoire turque, qui a sauvé ce pays sur les deux plans, militaire et de l'évolution, après son effondrement et la disparition de son empire.
Il fut un homme militaire hors pair, mais également un homme cultivé voulant non seulement libérer militairement la Turquie mais aussi l'élever au rang des nations civilisées. Son éducation purement occidentale avait répondu il y a bien longtemps à une question que Sartre avait posée à Abdel Nasser lorsqu'il l'avait reçu au Caire. Il lui avait dit : « Ne pensez-vous pas, monsieur le président, que l'islam est la cause de l'arriération des musulmans ? » Abdel Nasser avait répondu : « Je crois en la parole du Prophète qui avait dit : "Vous êtes les plus disposés à connaître les choses de votre monde" », et Sartre avait compris que Nasser croyait que l'islam s'occupait du spirituel sans toucher au temporel. Mais Nasser ne fit aucun pas sur la voie du combat menant à la réforme de l'islam alors que l'opportunité lui en avait été offerte lors de son conflit avec les Frères musulmans qui avaient tenté de l'assassiner et pour lesquels il avait dressé les potences.
Mustafa Kemal était de culture occidentale. Il n'a pas engagé de réforme de la religion mais a simplement répondu à Sartre que l'islam est bien la cause de l'arriération des musulmans, ce qui l'a fait renoncer au combat en vue de la réforme de la religion ;
il a préféré instaurer une neutralité de l'État par rapport aux religions ainsi qu'un système de laïcisation et de large ouverture culturelle vers l'Occident, allant jusqu'à faire remplacer l'alphabet arabe par l'alphabet latin et à charger l'armée turque de veiller à la sauvegarde de ce système.
Les politiciens turcs ont tenté, après la mort de Mustafa Kemal, de manipuler l'héritage qu'il a laissé, la pensée qui avait guidé son action et le système qu'il avait instauré. Mais l'armée était toujours aux aguets et réagissait par des coups d'État « rectificateurs » visant à la préservation de ce système laïque occidental qui reconnaît la liberté des cultes et la liberté de pensée et où la religion musulmane conserve sa notoriété dans un climat de liberté respectant les convictions intimes. Le régime démocratique est demeuré assuré par des élections régulières. L'ordre public – portant sur la laïcité, la religion d'État, le non-retour à l'arriération musulmane, le port du voile, du tarbouche, la polygamie, la part de la femme égale à la moitié à celle de l'homme en matière d'héritage – est demeuré une ligne rouge gardée par l'armée qui n'hésitait pas à réagir par des coups d'État à chaque fois que les politiques tentaient de la franchir. Ainsi fut pendu Adnan Menderes et ainsi continua l'histoire turque jusqu'à l'arrivée, aujourd'hui, de Recep Tayyip Erdogan, de son camarade Fethulla Gülen, jusqu'à la montée des partis islamistes...
Sous des dehors démocratiques, ces partis, en fait religieux, ont grossi, pris de l'importance et une lutte obscure s'est à nouveau engagée entre l'armée et les politiques. L'équilibre a commencé à pencher du côté des islamistes. Ainsi, le hijab est de retour (et tout ce qui va avec) et les choses ont continué à se développer jusqu'à la tentative de putsch avortée. Ce développement a constitué pour Erdogan un cadeau du ciel pour lui permettre de liquider, au nom de la démocratie, les corps de la justice, de l'éducation, de l'armée et de la presse. Il a ramené ainsi la Turquie à l'époque de l'Empire ottoman (avec un « l'Empire » en moins). La République d'Erdogan est en fait une dictature moderne. L'opposition est la création du pouvoir et soutient ce pouvoir !
Mais en fait cet empereur n'a pas d'empire. La Turquie d'Erdogan a liquidé Mustafa Kemal et son héritage. La vérité est qu'Erdogan sort du même moule que Berlusconi en matière de démocratie, du même moule que Mussolini en matière de dictature. Il se dirige vers un affrontement avec l'Occident et il a été jusqu'à s'excuser à genoux auprès de son « ami » Poutine dont « la politique est la seule qui est correcte », a-t-il dit !
En fait, Erdogan avait la possibilité de quitter le système de Mustafa Kemal pour intégrer celui de Méhémet-Ali, système qui a ouvert les portes du Caire à l'Occident et a envoyé des milliers d'étudiants à Paris pour y suivre les enseignements des facultés de médecine, de génie, de droit, d'architecture, de science militaire. Pour revenir ensuite en Égypte afin de bâtir un pays moderne, civilisé, imbibé de culture, un pays où les universités forment des savants et délivrent des diplômes, ouvrant ainsi les portes à l'essor, et non des certificats d'indigence comme maintenant ! Les universités égyptiennes, elles, avaient enfanté des savants tels qu'Ahmed Zoueil. L'armée égyptienne avait pu progresser en Orient et arriver aux portes d'Istanbul. Mais Erdogan a choisi la dictature ottomane en version moderne et emprunté la voie soviétique, celle du système où les opposants soutiennent le régime et en deviennent l'instrument.
Erdogan pouvait, s'il voulait éliminer utilement Mustafa Kemal, sa République, sa culture, son école, prendre exemple sur Méhémet-Ali et s'ouvrir sur l'Occident, sur le monde, et transformer la Turquie en une forteresse musulmane moderne, démocratique et forte qui secoue la torpeur de l'Orient. Mais finalement il a choisi, en « tuant » Atatürk, la voie de Mussolini comportant un « chouia » de Berlusconi...
Beaucoup d'opportunités ont été ainsi perdues, dont la plus importante, celle d'une réforme moderne de la religion.
Abdel Hamid EL-AHDAB
Avocat


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On veut bien être d'accord avec vous, mais pourquoi en parler maintenant que les turcs se tournent vers les russes. ?? Erdo avec son alliance wahabito-occidentale l'a tué depuis bien longtemps.
14 h 30, le 17 août 2016