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Moyen Orient et Monde

La gestion de la menace sécuritaire, ou les leçons non tirées d’un échec

France / Analyse

« Dans l'émoi qui suit chaque vague d'attentats, il est plus facile de jouer le va-t-en-guerre que de procéder à une analyse froide de l'échec et de le dire à l'opinion », regrette un ancien haut fonctionnaire du ministère français de la Défense.

01/08/2016

Depuis quelques mois, l'Europe connaît une vague d'attentats spectaculaires, et l'ensemble des pays participant aux opérations contre l'État islamique (EI) ont été visés par des attaques d'ampleurs différentes. La formation d'une grande coalition internationale menée par les États-Unis, regroupant les armées les plus puissantes du monde (après la chute de Mossoul le 9 juin 2014 et la proclamation du califat le 29 juin 2014) pour venir à bout de moins de 50 000 combattants de l'EI, a eu depuis deux ans des résultats mitigés sur le plan militaire. En revanche, par un effet boomerang, l'EI visé dans ses sanctuaires en Syrie et en Irak est passé du terrorisme de proximité à la délocalisation et la revendication d'attentats sur le sol des États qui participent à ces frappes.

Ce n'est pourtant pas de manière fortuite que la France a été le pays le plus touché par ces attaques (250 morts en 18 mois). Dès 2012, Paris a adopté une posture offensive sur les différents théâtres de conflits, préférant une gestion de la menace sécuritaire et une politique de soutien à divers groupes jihadistes pour poursuivre l'opération de « regime change », dès lors que cette menace sécuritaire ne remettait pas en cause ses intérêts stratégiques au Moyen-Orient. L'attitude de la France dès les premiers mois du conflit en Syrie, le renforcement de l'alliance avec l'Arabie saoudite et l'hostilité farouche à la conclusion d'un accord avec l'Iran ont démontré que l'intérêt stratégique premier restait l'effondrement du régime de Damas et l'affaiblissement de son principal allié iranien. Depuis la décision du président français Jacques Chirac de s'opposer à l'invasion américaine de l'Irak, la diplomatie française s'est progressivement alignée sur les intérêts atlantistes, cherchant à apparaître comme le meilleur allié de Washington, prônant des lignes néoconservatrices, et envisageant au besoin des actions militaires de l'aveu même de l'ancien ministre des Affaires étrangères Bernard Kouchner sur le dossier nucléaire iranien.

Or, sur le dossier syrien, la France qui incarnait la ligne dure en faveur de l'équipée sanglante en Syrie s'est retrouvée isolée après la décision de Washington en 2013 d'annuler l'intervention militaire en Syrie. Comme l'explique Pierre Conesa, ancien haut fonctionnaire du ministère de la Défense, « sur le dossier syrien comme sur le dossier libyen, on est passé sans nuances de l'accueil officiel du dictateur (Bachar el-Assad ou Mouammar Kadhafi) à sa diabolisation, conduisant à une politique d'intervention armée catastrophique, comme le démontre la situation actuelle en Libye. À l'égard d'Assad, la ligne aurait été la même si le président américain Barack Obama n'avait finalement pas renoncé à l'intervention militaire à propos des armes chimiques. Paris s'est donc retrouvé seul. Dans les couloirs du Quai d'Orsay, on accusait même le président américain d'être un "faible"  ».

Contradictions
Ce tropisme qui reflète de nombreuses erreurs d'évaluation stratégiques n'a pas été totalement remis en cause, bien qu'un changement de ligne lié aux évolutions sur le terrain ait entraîné une inflexion dans la position de Paris, passant du « ni-ni » au « peut-être que », et décidant à la suite des attentats de janvier 2015 d'étendre ses frappes aériennes à la Syrie contre Daech. Pour M. Conesa, il s'agissait avant tout pour la France de retrouver un rôle dans le jeu diplomatique au moment où Russes et Américains échangeaient directement. L'auteur de La Fabrication de l'ennemi estime que la France est devenue aujourd'hui un « pays de moyenne impuissance » (et non plus une moyenne puissance) qui « surjoue » ses responsabilités internationales, multipliant interventions militaires sur des lieux de crise dispersés, « sans analyse rationnelle de ses intérêts propres ».

Or, après cette succession d'attentats qui ont frappé la France, le débat sur un possible changement d'orientations politiques est relancé et de nombreuses contradictions pointent : pourquoi les Occidentaux ne font-ils pas pression sur leurs alliés du Golfe pour cesser le financement du terrorisme ? Pourquoi les États du Golfe, qui, sur le plan discursif, dénoncent la menace du salafisme jihadiste, se battent-ils contre les chiites au lieu de se battre contre le radicalisme sunnite que personnalise Daech ? Si les pays occidentaux s'accordent sur la lutte contre Daech, ennemi principal, qu'en sera-t-il de la troisième vague de terrorisme incarnée par des groupes jihadistes comme les Ouïgours ou les Turkmènes engagés dans le jihadisme en Syrie, et qui pourrait s'exporter dans une phase ultérieure du conflit ? L'instrumentalisation de la menace sécuritaire pour la défense des grands intérêts stratégiques est-elle encore une approche efficace, ou alors trop coûteuse ?

Débat entravé
Selon Pierre Conesa, « dans l'important débat qui s'est installé depuis les attentats contre Charlie Hebdo, tous les départements ministériels et l'ensemble de la société française ont cherché à agir contre la radicalisation. Le seul ministère qui ne s'est livré à aucune autocritique est le ministère des Affaires étrangères. Le débat sur les causes du terrorisme est aussi très entravé par la définition de l'ennemi que le Premier ministre a, pour la première fois, qualifié par son nom : « le salafisme jihadiste ». Si les hommes politiques ont eu tant de mal à en parler clairement, c'est parce que le salafisme n'est que la version exportable du wahhabisme, et que personne ne veut vexer le client saoudien. Dans l'émoi qui suit chaque vague d'attentats, il est plus facile de jouer le va-t-en-guerre que de procéder à une analyse froide de l'échec et de le dire à l'opinion », estime-t-il.

Depuis la dernière attaque à Saint-Étienne-du-Rouvray, rien dans le discours politique n'augure d'un changement dans les représentations françaises des conflits au Moyen-Orient. Les promesses de renforcer les actions militaires contre l'EI, alors que les moyens font défaut « puisque les forces aériennes françaises n'ont compté que pour 4 % des frappes aériennes », confirment le tropisme français dans un contexte où la gestion sécuritaire se révèle de plus en plus inefficace.

Les leçons de cet échec loin d'être tirées, le débat révèle la droitisation poussée des esprits et la production d'un discours apologétique du modèle israélien comme réponse à la menace terroriste. Dernier exemple en date, une interview d'Hervé Morin parue dans Le Figaro du 26 juillet 2014 qui appelle à « israéliser » la société française...

 

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