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Nos lecteurs ont la parole - Nayla Debs

Mounir Chamoun et nous

Il est généralement difficile de parler d'une personne qui n'est plus, de s'adresser à elle à la troisième personne du singulier, de parler d'elle et non à elle. Et ce l'est nettement plus quand l'absence qu'il s'agit d'adresser est celle de Mounir Chamoun ; une absence qui pousse à une sorte d'accommodement avec le langage, une auseinandersetzung ou explication pour non seulement figurer cette absence mais aussi négocier la part du privé et du public, du singulier et du général ou encore la dimension du présent et du passé que l'écriture sur Mounir Chamoun engage.
C'est dire à quel point la présence de Mounir Chamoun a imprégné un parcours qui n'est pas qu'académique. C'est la raison pour laquelle je me contenterai ici non de rendre hommage à Mounir Chamoun (tout hommage excède les limites de ce texte) ou de déclarer ma dette à son égard (la reconnaissance déclarative de la dette n'est-elle pas une manière de l'annuler, comme le note Derrida dans son texte sur Lyotard ?), mais de revenir sur quelques éléments du rapport qui me lie à lui, qui éclairent aussi des aspects de sa personnalité eu égard à ses étudiant(e)s: qui et comment il était avec ce groupe de gens hétérogènes et de générations différentes dont j'ai fait partie.
Peut-être faut-il dire d'emblée que si j'ai continué à voir plus ou moins régulièrement Mounir Chamoun, c'est surtout grâce à Sophie de Mijolla-Mellor qui, lorsque je lui ai parlé d'un projet de thèse portant sur le Liban, a suggéré que Mounir y soit associé. Ainsi, après avoir cru que mon passage à Paris s'inscrit dans certaine rupture par rapport à l'institution libanaise, je me voyais en train de renouer non seulement avec le Liban comme problématique mais aussi avec mon ancien maître. Et pourtant, tout était différent dans ces rencontres.
Pour en rendre compte, je pourrai sans doute m'arrêter sur l'esprit érudit de Chamoun, sur sa manière de circonscrire un sujet donné et de l'aborder avec autant de détails que de précision ; je pourrai souligner sa transdisciplinarité qui envisageait la psychanalyse dans une étroite relation avec les autres sciences humaines et sociales et lisait celles-ci à travers l'éclairage de la psychanalyse, sa tendance à se confronter aux critiques même les plus radicales et à s'écarter des dogmes confinant plus à l'idéologie qu'à une théorie vivante. Aussi est-il possible d'évoquer ses qualités de pédagogue sans oublier son humanisme ouvert à toutes les déclinaisons de l'humain. Mais dans le flux des souvenirs et impressions que l'absence convoque, je retiendrai essentiellement deux points, qui en fait sont quatre, sur lesquels je m'attarderai davantage.
Le premier est l'hospitalité de Mounir Chamoun, au sens d'une disponibilité et d'une écoute de l'autre, traduisant un engagement et une responsabilité vis-à-vis de la rencontre elle-même. Car c'est de cela qu'il était question. Les visites du dimanche matin étaient en effet un temps de rencontre où des idées et des courants de pensée divergents pouvaient s'énoncer, se confronter ou s'associer à d'autres idées et pensées ; le tout dans une espèce d'inconditionnalité quant à ce qui peut être dit et une réactivité, non sans joie d'ailleurs, surtout lorsqu'un énième remaniement venait donner à la thèse un nouveau mouvement. Ce travail, malgré sa durée, il y croyait ; son départ rend l'inachèvement plus pesant.
Le deuxième point, plus en rapport avec le Liban, est la volonté de ne pas céder sur la liberté et la culture lesquelles, pour Mounir, avaient valeur d'impératif catégorique. N'a-t-il pas considéré la psychanalyse comme solidaire aussi bien de l'une que de l'autre ?
« Il n'y a de psychanalyse, écrit-il, que dans un climat de liberté et dans un rapport interactif du sujet avec lui-même, les autres et les instances idéales ou surmoïques, par une dialectique d'échange et de médiation. » C'est que la psychanalyse, pour lui, participe d'un projet politique et ne peut se dissocier d'une culture démocratique, seule garante d'une pluralité des modes de subjectivation et des outils conceptuels qui permettent de poser un regard réflexif sur ces derniers. C'est pourquoi son engagement dans les affaires de la cité était corrélatif de ses activités psychanalytique et pédagogique.
Reste la question du désir qui fait le lien entre liberté et culture et sans quoi le projet psychanalytique ne pourrait tenir. Chamoun avait l'habitude de dire : tant qu'il y a de la vie, il y a du désir. C'était sa manière d'affirmer que le trauma, aussi déterminant qu'il soit, n'a pas le dernier mot. Mais qu'en est-il du désir une fois que la vie n'est plus ? Il y aura à ce moment la vie du désir, elle-même inséparable de la vie du souvenir. Et qui dit souvenir ou mémoire, dit aussi deuil, en ce que les deux ont partie liée avec l'absence, résultant de celle-ci et la sauvegardant. De ce fait, il ne pourrait être question d'une quelconque « élaboration » d'un deuil mais d'un travail, si l'on tient à la notion de travail, pour rendre le deuil impossible, ce même deuil que Derrida pose comme la condition d'une réponse éthique à l'autre.
Dans ses Mémoires pour Paul de Man, Derrida écrit : « Qu'est-ce qu'un deuil impossible ? Que nous dit-il, ce deuil impossible, d'une essence de la mémoire ? Et pour ce qui tient à l'autre dans nous... qui nous dira où se trouve la trahison la plus injuste ? L'infidélité la plus meurtrie, voire la plus meurtrière, est-ce celle du deuil possible qui intériorise en nous l'image, l'idole ou l'idéal de l'autre mort et ne vivant qu'en nous ? Ou bien celle du deuil impossible qui, laissant à l'autre son altérité, en respecte l'éloignement infini, refuse ou se trouve incapable de le prendre en soi, comme dans la tombe ou le caveau d'un narcissisme ? »
Dans ce sens, le deuil de Mounir Chamoun sera impossible.

Il est généralement difficile de parler d'une personne qui n'est plus, de s'adresser à elle à la troisième personne du singulier, de parler d'elle et non à elle. Et ce l'est nettement plus quand l'absence qu'il s'agit d'adresser est celle de Mounir Chamoun ; une absence qui pousse à une sorte d'accommodement avec le langage, une auseinandersetzung ou explication pour non seulement figurer cette absence mais aussi négocier la part du privé et du public, du singulier et du général ou encore la dimension du présent et du passé que l'écriture sur Mounir Chamoun engage.C'est dire à quel point la présence de Mounir Chamoun a imprégné un parcours qui n'est pas qu'académique. C'est la raison pour laquelle je me contenterai ici non de rendre hommage à Mounir Chamoun (tout hommage excède les limites de ce texte) ou de...
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