Aujourd'hui, il a été évoqué, par hasard, dans la conversation avec ma sœur. Et l'envie de lui écrire s'est emparée de moi.
Aujourd'hui, il faut parler de lui. C'est comme une nécessité. Lui, c'est comme la fatalité. Comme.
À Abdallah, lui, qui est mort et ne l'est pas, lui, qui m'a abandonnée, qui m'a déçue, que j'aime malgré moi et que j'oublie exprès, j'écris.
C'est le passé, toujours le passé, qui pointe le bout de son nez, de temps à autre, pour me rappeler que je suis bannie par mon propre père. Je me demande les jours où son ombre passe à côté de moi, quel crime ai-je commis pour être exclue, effacée et oubliée ainsi. N'être plus la fille aînée. Naître et vivre sans identité.
Aujourd'hui, j'écris de lui parce qu'il n'y a plus de temps. Parce que le regret est le pire des sentiments.
Écrire est aussi un souvenir. Écrire est une sorte de catharsis. Écrire une rédaction en arabe.
J'avais sept ans, et c'était une rédaction sur le printemps. Il était assis auprès de moi, il m'a dicté de belles expressions dont je me souviens jusqu'à présent. Ce texte fut ma fierté. Passé simple, simplifions les choses. Mon texte était beau comme le printemps. C'était le premier que je rédigeais. Le premier et l'avant-dernier en arabe. Depuis, je ne me suis plus réconciliée avec ma langue natale. « Natale » de « naître », synonyme de « mourir » ici, ma propre naissance et ma propre mort aux yeux du père que j'aime et qui a disparu petit à petit et dont il ne reste qu'une ombre.
La petite fille que j'étais pleure maintenant. Elle pleure le printemps qui s'est transformé en hiver. Pourtant, elle s'est promis de ne plus jamais « le » pleurer. Et pour se détacher de lui, elle continue à écrire à la troisième personne.
Il était son idole, comme l'est un père pour une petite fille. « Était » est à l'imparfait, imperfection donc. Elle se souvient de son héros. Elle et sa sœur en internat dans une école en Alexandrie. Des cartes postales. Un échange digne de publication. Il écrivait au nom de ses sœurs et son frère. Des nouvelles. Beaucoup de tendresse. Elle les a encore dans un coffre au grenier. Preuve tangible qu'il a un jour existé et qu'il la connaissait.
Elle avait de beaux souvenirs, mais peu nombreux et flous. Même ces petites lueurs ont fini par disparaître et elle ne garde maintenant que celui du « printemps » et des cartes printanières. Des écrits, ce qu'elle aime d'ailleurs. Complexe d'Œdipe, dirait-on. Elle ne le pense pas, elle a besoin comme nous tous d'être validée, c'est tout.
Elle lui a écrit une lettre manuscrite qu'elle a mise à la poste, il y a belle lurette, elle a exprimé sa déception, son amour, son besoin d'être reconnue en tant que fille, fille aînée. Sa lettre est tombée dans l'oubli. Des années plus tard, de passage au pays, il l'a mentionnée, vaguement, comme une tache noire qu'il a bien frottée et essuyée et qui ne mérite pas d'être évoquée. Dernier écrit en arabe.
Ses visites se faisaient de moins en moins fréquentes. Et le temps passait. Et l'envie d'être prise dans ses bras se transformait en amertume et déception. Un souvenir vient effacer un autre. Encore une visite. Il était rentré pour présenter ses condoléances lors du décès de son frère. En pleines funérailles, elle s'est approchée de lui pour l'accueillir or, chose bizarre, il ne l'a pas reconnue. Elle n'en croyait pas ses oreilles. Puis, il a ajouté qu'elle avait changé. Prétexte, certainement. C'est un père étranger. Ce terme existe.
Il est revenu, il y a quelques mois, mais il ne l'a pas appelée, comme d'habitude. En fait, il rentrait souvent au pays, elle le savait, mais il le faisait en cachette. Sa lâcheté lui interdisait de confronter une famille qui existe encore, malheureusement pour lui. On ne peut tout effacer dans la vie. Elle ne savait pas s'il espérait la voir, elle ne le saura pas, mais il ne mérite plus un regard de sa part, peut-être un dernier jeté sur son cercueil. Peut-être.
L'oubli est l'ennemi de l'amour.
Elle répète qu'il ne la connaît pas – d'ailleurs ne l'a-t-il pas assez méconnue – et il ne sait pas ce qu'elle est devenue, ce dont elle rêve, ses projets, ses désirs et surtout il n'a jamais connu sa famille. Tant pis pour lui. Il ne sait pas qu'elle écrit de lui aujourd'hui. Et il ne va pas le savoir. Elle le répète avec conviction.
Ceci est un récit de fiction qui emprunte sa vie à la pure et dure réalité.
Ghada JABAK
#Pensées_matinales


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