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Moyen Orient et Monde

Aspirons-nous à être dirigés d’une main de fer ?

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08/06/2016

Une tendance aux régimes de plus en plus autoritaires semble aujourd'hui se propager à travers le monde. Usant avec succès d'un esprit nationaliste, Vladimir Poutine ne cesse de resserrer son emprise sur la Russie, et semble apprécier cette popularité grimpante qui est la sienne. Xi Jinping est pour sa part considéré comme le dirigeant le plus puissant que la Chine ait connu depuis Mao Zedong, ayant le dernier mot sur un nombre croissant de décisions majeures issues des comités. Quant au président turc Recep Tayyip Erdoğan, il a dernièrement remplacé son Premier ministre par un chef de gouvernement plus conciliant face à la volonté du président de concentrer le pouvoir exécutif. Enfin, certains observateurs craignent de voir Donald Trump devenir une sorte de « Mussolini à l'américaine » en cas de victoire aux élections présidentielles de novembre.
L'abus de pouvoir remonte à la nuit des temps. La Bible elle-même nous enseigne qu'après avoir vaincu Goliath puis été désigné roi, David aurait séduit Bethsabée et volontairement mené son époux à une mort certaine en l'envoyant combattre. Le leadership implique l'utilisation du pouvoir, et le pouvoir a tendance à corrompre les êtres, pour reprendre la célèbre formule de lord Acton. D'un autre côté, le dirigeant sans pouvoir – sans capacité à conduire les autres à agir selon sa volonté – ne peut tout simplement gouverner.
Psychologue et professeur à Harvard, David C. McClelland expliquait classer les individus en trois groupes distincts, en fonction de leurs motivations. Ceux qui souhaitent avant tout mener à bien leurs projets éprouveraient ainsi un « besoin d'accomplissement ». Ceux qui attachent le plus d'importance aux relations d'amitié connaîtraient un « besoin d'affiliation ». Enfin, ceux qui entendent exercer un impact sur autrui se caractériseraient par un « besoin de pouvoir ».
Ce sont les membres de ce troisième groupe qui se révèlent les dirigeants les plus efficaces, ce qui nous ramène à Acton. Pour autant, le pouvoir ne constitue pas en soi une bonne ou une mauvaise chose. Tout est une question de dosage, comme dans le cadre d'un régime amincissant, trop peu de calories provoquant l'amaigrissement, et trop de calories conduisant à l'obésité. Expérience et maturité émotionnelle sont importantes pour limiter la soif narcissique de pouvoir, de même que l'existence d'institutions adaptées est essentielle à l'instauration d'un juste équilibre. Éthique et pouvoir peuvent se renforcer mutuellement.
Mais l'éthique peut également être instrumentalisée pour accroître le pouvoir. Machiavel évoque l'importance de l'éthique pour un dirigeant, mais principalement dans le souci de l'impression que les démonstrations visibles de vertu peuvent susciter dans l'opinion. L'apparence de vertu sous-tend en grande partie la puissance douce d'un dirigeant, sa capacité à obtenir ce qu'il désire en usant davantage du pouvoir d'attraction que de la coercition ou du portefeuille. En effet, pour Machiavel, les qualités du prince doivent seulement être apparentes, jamais réelles. « J'ose même dire que s'il les avait effectivement, et s'il les montrait toujours dans sa conduite, elles pourraient lui nuire, au lieu qu'il lui ait toujours utile d'en avoir l'apparence. »
Machiavel souligne également l'importance de la puissance coercitive et de la main au portefeuille, lorsqu'un dirigeant est confronté au compromis que constituerait la puissance douce du pouvoir d'attraction, « car être aimé dépend de ses sujets, tandis qu'être craint ne dépend que de lui ». Machiavel estime que s'il faut faire un choix, il est plus judicieux d'être craint que d'être aimé. Il est néanmoins conscient que la crainte et l'amour ne constituent pas des opposés, et que l'opposé de l'amour – la haine – s'avère particulièrement dangereux pour le prince.
Bien que l'univers anarchique des cités-États de la Renaissance italienne se soit révélé beaucoup plus violent et périlleux que celui des démocraties d'aujourd'hui, certaines recommandations de Machiavel conservent une part de signification pour les dirigeants actuels. Outre la bravoure du lion, Machiavel vante également la ruse stratégique du renard. Bien que l'idéalisme ait besoin de réalisme pour façonner le monde, il nous faut – à l'heure de juger nos dirigeants démocratiques modernes – garder à l'esprit les enseignements à la fois de Machiavel et d'Acton. Notre intérêt consiste à identifier et à soutenir les dirigeants qui réunissent à la fois une composante éthique de retenue, un besoin d'accomplissement et d'affiliation, ainsi qu'un désir de pouvoir.
Un autre aspect intervient néanmoins dans le dilemme d'Acton, étranger à l'éthique des dirigeants, à savoir les souhaits de l'opinion. Le leadership est une combinaison qui allie traits de caractère des dirigeants, aspirations de l'opinion et contexte dans lequel ils interagissent. Opinion russe soucieuse de sa stature, peuple chinois inquiet de l'omniprésence de la corruption, population turque divisée en raison de considérations ethniques et religieuses : tous ces éléments génèrent un environnement propice à des dirigeants caractérisés par un véritable besoin psychologique de pouvoir. De même, étanchant sa soif narcissique de pouvoir, le candidat républicain Donald Trump vient magnifier la colère d'une partie de la population américaine via une savante manipulation de l'actualité télévisée ainsi que des médias sociaux.
C'est ici que le rôle des institutions s'avère absolument crucial. Quelques années seulement après la création des États-Unis d'Amérique, James Madison et les autres fondateurs du nouveau pays comprennent que ni les dirigeants ni les citoyens ne se comporteront de manière angélique, et qu'un certain nombre d'institutions devront être établies afin de renforcer les garde-fous. Après avoir étudié l'ancienne République romaine, ils en arrivent à la conclusion qu'afin de prévenir l'ascension d'un chef sans limite tel que Jules César, un cadre institutionnel va devoir être instauré aux fins d'une séparation des pouvoirs permettant à une faction d'en équilibrer une autre. Pour prévenir la montée en puissance d'acteurs de type « Mussolini à l'américaine », Madison crée un système de pouvoirs et contre-pouvoirs institutionnels, de sorte qu'il soit impossible que l'Amérique ressemble un jour à l'Italie de 1922 – ou à la Russie, à la Chine, ou encore à la Turquie d'aujourd'hui.
Quel est le degré de pouvoir dont nous souhaitons voir bénéficier nos dirigeants? Lorsque les Pères fondateurs américains furent confrontés à ce dilemme, leur réponse consista à préserver la liberté, plutôt que de maximiser l'efficacité du gouvernement. Nombre d'observateurs déplorent aujourd'hui le déclin des institutions, tandis que d'autres pointent du doigt certaines évolutions – telles que l'avènement de la téléréalité et des médias sociaux – qu'ils considèrent à l'origine d'une moindre qualité dans le discours public. C'est en fin d'année que nous découvrirons le véritable degré de solidité du cadre instauré par les Pères fondateurs américains en matière de pouvoirs et de leadership.

© Project Syndicate, 2016.
Traduit de l'anglais par Martin Morel.

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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LES DESPOTES ONT CHANGE DE CONTINENTS !!!!!!!!!!!!!

Henrik Yowakim

Aspirons nous à être dirigés d’une main de fer ?

PLUTOT QUE D'ASPIRATION VERS LES MAINS DE FER IL FAUDRAIT CAUSER DE GOUVRERNEMENT PAR LES COUPS DE PIEDS DU LIBERALISME TRIOMPHANT

FONDEE ESSENTIELLEMENT SUR LA "LIBERTEE" DE COMMERCER DE VENDRE ET D'ACHETER LE LIBERALISME EST ,COMME LE RAPPELAIT HERBERT MARCUSE LA PORTE D'ENTREE DU FASCISME

QUAND LE LIBERALISME SE SENT MENACEE IL SE DEBARRASSE DE SON ATTACHEMENT THEORIQUE AUX "LIBERTES" POLITIQUES/PUBLIQUES D'AILLEURS PUREEMENT FORMELLES

ETANT DONNEE QUE LA LIVBERTEE RESTE DANS TOUS LES CAAAS ET ET COMME LE RAPPELAIT GARAUDY L'APANAGE DES POSSEDANTS

LA REPONSE A LA QUESTION DU "PROOFESSEUR" DE HARVARD RESTE SIMPLE ET NETTE: LE MONDE DE DEMAIN SERA CELUI DU TOTALITARISME DE L'ARGENT ET DES POSSEDANTS.

LES AUTRES, LES LAISSEES POUR COMPTE DU CAPITALISME MARCHAND GLOBALISEE,ILS NE POURRONT QU'ASPIRER A ETRE MANIPULEES PAR DES MAINS DE FER AUTORITAIRES ET ECRASEES SOUS LES COUPS DE PIEDS SECURITAIRES

ET S'ILS OUVRENT PAR HASARD LEURS SALES BOUCHES D'ESCLAVESE MODERNES ILS REJOINDRONT LES RANGS DES "TERRORISTES" ET AURONT LEURS DENTS FRACASSEES

IL FAUT RELIRE L'ADMIRABLE 1984 D'ORWELL SIRE NYYYE.JUNIOR.

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