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Nos lecteurs ont la parole - Youssef Mouawad

L’épizootie Sykes-Picot

Sir Mark Sykes, à droite, et François Georges Picot, à gauche.

Karim Bitar, politologue, parle de syndrome, tellement il y a eu, ces dernières semaines, de communications, de congrès et de conciliabules ayant pour objet l'accord Sykes-Picot (Saykss-Bicou en arabe). Nous allons surenchérir et qualifier cette poussée de fièvre d'épizootie saisonnière. Mais ce serait oublier qu'elle a proliféré à l'état endémique depuis les années vingt : dénoncer le fameux accord constitutif d'États indépendants se révéla un tremplin pour tous les nationalistes arabes, ces unionistes pourfendeurs du colonialisme européen. Une aubaine pour les ambitieux ! Et surtout un prétexte à logorrhées !
Une petite anecdote : en 1995, se tenait à Amman une conférence internationale sur le traitement des déchets solides. Une intervenante syrienne, dépêchée par les autorités baassistes, trouva moyen de s'en prendre à l'accord Sykes-Picot et récusa l'usage de l'anglais comme langue de débat dans une capitale arabe. L'éructation était, à l'évidence, hors de propos. Et de fait, les étrangers conviés, n'y comprenant mot, crurent de bonne foi que référence était faite à un texte majeur régissant la question de l'environnement dans le pays d'accueil. La traduction simultanée n'ayant pas dissipé le malentendu, mon voisin de gauche, un Néerlandais, se retourna pour demander pourquoi une version anglaise de l'accord n'avait pas été distribuée aux participants. C'est dire l'ampleur de la méprise et combien il est facile d'instrumentaliser un « marché » conclu cent ans auparavant !
Et méprise il y a, et il y aura toujours, dans nos contrées, aussitôt que la question de l'accord est abordée.
Certes, on peut mettre en cause Sykes-Picot, en s'armant des principes du président Wilson, les peuples devant disposer d'eux-mêmes. Mais une question préalable : est-ce que les pays qui furent soumis d'autorité aux mandats français et anglais étaient en mesure de se gouverner eux-mêmes ? Et qui croire, les puissances mandataires qui répondaient : non, ou les populations subjuguées qui disaient : oui ?
Admettons que les peuples sous mandat n'étaient pas libres de leurs destinées, mais que de réalisations en vingt-cinq ans d'occupation étrangère : un corps judiciaire bien constitué, des codes de droit modernes, un embryon d'armée disciplinée, un cadastre, un service archéologique, etc. et aussi une deuxième langue, à la portée des élites, pour leur faciliter l'accès au monde occidental !(1).
Par ailleurs, et c'est là où le bât blesse, doit-on rappeler que ce sont les troupes anglaises qui ont libéré le Moyen-Orient de la quatrième armée turque. Et qu'on ne vienne pas nous dire que ce sont les troupes bigarrées de Fayçal qui ont chassé les Ottomans de Syrie et de Mésopotamie(2). Encore une fois, sans les armées alliées, nous serions encore sous le joug de la Sublime Porte. J'irais même plus loin en disant que c'est « l'infâme » accord Sykes-Picot qui a permis aux populations libérées, peut-être contre leur gré, de reprendre leur souffle et d'affirmer leur identité arabe, ayant rompu les liens de sujétion avec Sa Hautesse le sultan. En les amputant de quatre cents ans d'histoire ottomane, les lignes tracées par le civil servant britannique et le diplomate français ont recentré les Arabes sur eux-mêmes. Elles leur ont rappelé que Damas et Bagdad ont été les capitales du califat islamique et qu'en termes de conquête, de culture et de munificence, ces deux villes n'avaient rien à envier à Trébizonde ou à Istanbul. Enfin, et à supposer que les Turcs se soient, pour une raison ou une autre, retirés de ce qu'il convient d'appeler la Syrie naturelle, jamais, au grand jamais, ils n'auraient renoncé à Alep, si tant est qu'ils y aient renoncé un jour.
Par ailleurs, que pensez-vous qu'il serait arrivé au Sud libanais ? Alors là, l'État d'Israël se serait étendu jusqu'au Litani ! Ce sont les lignes tracées par Sykes-Picot qui ont empêché l'État hébreu de s'étirer indûment vers le nord(3).
Jetterait-on le bébé avec l'eau du bain ?
Dans son ouvrage A peace to end all peace, David Fromkin remet en cause le jeu des Britanniques et des Français, et les tient pour responsables de tous les malheurs qui allaient s'abattre sur les pays du Moyen-Orient, ces entités créées artificiellement. Pour cet auteur, ce fut le point de non-retour à partir duquel les différents « clans » du Moyen-Orient allaient s'élancer « pour entrer en collision ». L'éminent historien semble croire que si le Bilad al-Sham n'avait pas été dépecé en quatre entités distinctes(4), les clans rivaux ne se seraient pas mobilisés pour d'incessantes confrontations sanglantes.
Illusions et moralisme a posteriori que tout cela ! Et depuis quand la sociologie tribale ou clanique est-elle respectueuse des frontières tracées ou des régimes reconnus ? Rien ne peut donner l'assurance qu'une nation « une et indivisible » s'étendant du Taurus au Sinaï aurait assuré, à la région, un surcroît de paix civile, de sécurité et de prospérité. La politique-fiction ne peut répondre à nos interrogations.
Certes on peut condamner les deux puissances mandataires pour n'avoir pas tenu les promesses données à leurs alliés du Hedjaz. On peut également déclarer que la libération d'un territoire, sa conquête ou son occupation par les troupes d'un pays étranger ne donnent pas à ce dernier le droit de disposer des zones sous son contrôle. Mais, va-t-on pour autant sauter à la conclusion et affirmer que lesdites zones auraient connu une situation autrement plus favorable, si elles avaient été gouvernées par des dirigeants locaux et des satrapes indigènes ?
Et dans cet ordre d'idées, une question lancinante : qui des deux pouvoirs a été plus sauvage et plus implacable dans la répression de ses opposants, le mandat français ou le régime des Assad, Hafez et fils ?

(1) N'oublions pas que l'angélique petit Grand Liban a vu le jour grâce à l'accord Sykes-Picot.
(2) C'est la cavalerie australienne qui arriva la première à Damas, contrairement à la version officielle qui accorda ce fait d'armes aux troupes de Fayçal.
(3) La politique étrangère française était franchement antisioniste et particulièrement au début du Mandat.
(4) Liban, Palestine, Transjordanie et Syrie dans ses frontières actuelles.

Karim Bitar, politologue, parle de syndrome, tellement il y a eu, ces dernières semaines, de communications, de congrès et de conciliabules ayant pour objet l'accord Sykes-Picot (Saykss-Bicou en arabe). Nous allons surenchérir et qualifier cette poussée de fièvre d'épizootie saisonnière. Mais ce serait oublier qu'elle a proliféré à l'état endémique depuis les années vingt : dénoncer le fameux accord constitutif d'États indépendants se révéla un tremplin pour tous les nationalistes arabes, ces unionistes pourfendeurs du colonialisme européen. Une aubaine pour les ambitieux ! Et surtout un prétexte à logorrhées !Une petite anecdote : en 1995, se tenait à Amman une conférence internationale sur le traitement des déchets solides. Une intervenante syrienne, dépêchée par les autorités baassistes, trouva moyen de...
commentaires (12)

Pour revenir au Liban, on ne peut pas tout ramener à Sykes-Picot. Ce petit pays devrait affronter des guerres et dans la durée, l’Etat libanais, n’a jamais eu l’occasion de se relever pour effectuer la moindre convalescence. Des guerres, suivies par d’autres guerres, et chacun a sa petite idée pour faire des réformes, des accords… Jusqu’à présent, les frontières du Liban sont encore préservées, mais jusqu’à quand… et ce ne sont pas les lignes tracées par ces Accords,qui ont empêché Israël, mais bien l’ONU et les USA, depuis la guerre de 2006. Pour éviter les "interprétations abusives de l’histoire" commises par certains politiciens libanais, un autre ouvrage vient à point nommé, où un chapitre est consacré aux Accord Sykes-Picot, celui d’Elisabeth Picard, "Liban-Syrie, intimes étrangers", et rappelle que les deux diplomates n’ont pas tracé des frontières mais proposé des zones d’influence. On n’écrit pas l’histoire avec des Si… Epizootie ?

Charles Fayad

16 h 59, le 01 juin 2016

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Commentaires (12)

  • Pour revenir au Liban, on ne peut pas tout ramener à Sykes-Picot. Ce petit pays devrait affronter des guerres et dans la durée, l’Etat libanais, n’a jamais eu l’occasion de se relever pour effectuer la moindre convalescence. Des guerres, suivies par d’autres guerres, et chacun a sa petite idée pour faire des réformes, des accords… Jusqu’à présent, les frontières du Liban sont encore préservées, mais jusqu’à quand… et ce ne sont pas les lignes tracées par ces Accords,qui ont empêché Israël, mais bien l’ONU et les USA, depuis la guerre de 2006. Pour éviter les "interprétations abusives de l’histoire" commises par certains politiciens libanais, un autre ouvrage vient à point nommé, où un chapitre est consacré aux Accord Sykes-Picot, celui d’Elisabeth Picard, "Liban-Syrie, intimes étrangers", et rappelle que les deux diplomates n’ont pas tracé des frontières mais proposé des zones d’influence. On n’écrit pas l’histoire avec des Si… Epizootie ?

    Charles Fayad

    16 h 59, le 01 juin 2016

  • Dans son ouvrage A peace to end all peace, David Fromkin remet en cause le jeu des Britanniques et des Français, et les tient pour responsables de tous les malheurs qui allaient s'abattre sur les pays du Moyen-Orient, ces entités créées artificiellement. Pour cet auteur, ce fut le point de non-retour à partir duquel les différents « clans » du Moyen-Orient allaient s'élancer « pour entrer en collision ». L'éminent historien semble croire que si le Bilad al-Sham n'avait pas été dépecé en quatre entités distinctes(4), les clans rivaux ne se seraient pas mobilisés pour d'incessantes confrontations sanglantes. Ces entités crées artificiellement, et je me demande où on n’a pas créé des entités artificielles. J’ai envie de vous dire que presque, elles le sont toutes. Avec la nouvelle configuration, et ce n’est pas en quatre entités distinctes mais en druze, alaouite, sunnite, chiite, maronite, sans oublier les deux Palestines, (Ghazza et l’Autorité de Ramallah), et l’avenir de l’Arabie Saoudite, et j’en passe. Toutes ces guerres pour favoriser le vivre-ensemble ou bien pour d’incessantes confrontations entre des entités confessionnelles ?

    Charles Fayad

    16 h 53, le 01 juin 2016

  • Bonjour, nous vous remercions pour votre commentaire. Nous avons ajouté les notes de bas de page qui manquaient.

    L'Orient-Le Jour

    15 h 33, le 01 juin 2016

  • "…qui des deux pouvoirs a été plus sauvage et plus implacable dans la répression de ses opposants, le mandat français ou le régime des Assad, Hafez et fils ?" Elle n’a rien d’une question piège. Dans la durée, c’est bel et bien le régime baasiste qui a dépassé toutes les horreurs, quand il occupe le Liban ou bien quand il occupe la Syrie. Il faut avoir une overdose de "Ourouba", pour mettre à égalité, un mandat français et une occupation pure et dure. Voyez tous ces reportages, tous ces réfugiés, et autres atrocités insoutenables, pour faire le bilan comptable des années Assad. On se demande par quel cynisme, la communauté internationale a laissé faire ce régime, et ce n’est pas fini. Je dis bien "régime" et non pas "Etat", quand les baasistes faisaient des réformes et des accords au Liban, et n’avaient aucune volonté de hisser le régime au niveau d’un Etat de droit ou de faire la moindre réforme importante. Et la meilleure, c’est l’annonce qu’il faut tenir compte des revendications des Alaouites, dans la nouvelle configuration de la Syrie post Sykes-Picot.

    Charles Fayad

    15 h 05, le 01 juin 2016

  • "Et à supposer que les Turcs se soient retirés de ce qu'il convient d'appeler la Syrie naturelle, jamais, au grand jamais, ils n'auraient renoncé à Alep, si tant est qu'ils y aient renoncé un jour." ! Oui, bon, c’est vrai ! Mais toute "la Syrie Naturelle" (Quelle Naturelle ?), vaut bien plus que cette SEULE Alep, ne fut-ce que pour la sauver à toute cette "Syrie Naturelle" ; quand même ? !

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    15 h 05, le 01 juin 2016

  • "Par ailleurs, que pensez-vous qu'il serait arrivé au Sud libanais ? Alors là, l'État d'Israël se serait étendu jusqu'au Litani ! Ce sont les lignes tracées par Sykes-Picot qui ont empêché l'État hébreu de s'étirer indûment vers le nord." ! Bien au contraire ! C'est bien ces lignes tracées par Sykes-Picot, à cause de ce Sykes, qui ont empêché l’État du Fabuleux Grand-Liban de s'étirer dûment plus loin encore vers le sud et vers St.Jean-d'Acre-Äccâââ même ! En effet, qu'est-ce qui serait arrivé sinon à la Galilée ? Alors là, si, si, l'État du Grand-Liban se serait étendu maybe sur toute cette Galilée au dépend de cet Äsraël usurpateur de la Palestine ! Qui sait ?

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    15 h 04, le 01 juin 2016

  • Et, d’ailleurs, Antioche et Alexandrette avaient bien été "lâchées" quand même, pour arriver à sauver le reste de cette "Naturelle" !

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    14 h 42, le 01 juin 2016

  • "Mais, va-t-on pour autant sauter à la conclusion et affirmer que lesdites zones auraient connu une situation autrement plus favorable, si elles avaient été gouvernées par des dirigeants locaux et des satrapes indigènes ?" ! Qui sait ? Ou bien, peut-on juste dire ni les autres ni les uns !

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    13 h 42, le 01 juin 2016

  • "Et qui des deux pouvoirs a été plus sauvage et plus implacable dans la répression de ses opposants, le mandat français ou le régime des Assad, Hafez et fils ?" ! On ne va pas maintenant commencer à tout peser sur une balance "d'apothicaire", quand même ? Allez ! Disons, kifkif, les deux.

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    12 h 47, le 01 juin 2016

  • "Rien ne peut donner l'assurance qu'une nation une et indivisible s'étendant du Taurus au Sinaï aurait assuré, à la région, un surcroît de paix civile, de sécurité et de prospérité.... La politique-fiction ne peut répondre à nos interrogations." ! Maybe(h) ? Par contre, le dépeçage, lui, du Bilââd Al-Shâââm en quatre entités distinnnctes, a bien démontré, lui, qu'il n'a pas en réalité assuré à la région un surcroît de paix civile, de sécurité et de prospérité ! il est vrai, en effet, que la Niaise politique-fiction ne peut point répondre, elle, aux véritables "interrogations"....

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    12 h 40, le 01 juin 2016

  • "Un corps judiciaire bien constitué, des codes de droit modernes, un embryon d'armée disciplinée, un cadastre, un service archéologique, etc. et aussi une deuxième langue, à la portée des élites, pour leur faciliter l'accès au monde occidental ; en sus de la mise au monde de l'angélique petit Grand Liban...." justifient-ils donc l'occupation, la "protection!" et donc la colonisation ? Wâlâââoû ! A ce point ?

    ANTOINE-SERGE KARAMAOUN

    12 h 09, le 01 juin 2016

  • bonjour, juste pour vous signaler que vous avez oublie de publier les footnotes 3 et 4

    Le Herisson

    11 h 53, le 01 juin 2016

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