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Moyen Orient et Monde

Plus qu’au référentiel islamique, « c’est à la révolution » qu’Ennahda renonce

Interview

Nadia Marzouki, politologue, chargée de recherche au CNRS, analyse les enjeux et les implications de l'officialisation par le parti tunisien de sa sortie de l'islam politique.

25/05/2016

À la veille de l'ouverture du dixième congrès du parti tunisien Ennahda qui se réclamait du référentiel islamique, son président Rached Ghannouchi annonce le 19 mai dans un entretien accordé au quotidien français Le Monde que l'appareil politique sera désormais séparé des activités religieuses de prédication. Par ce discours, le leader d'Ennahda officialise une évolution en marche depuis un long moment au sein de la principale force politique du pays. Cette démarche n'est pas sans rappeler la trajectoire des Frères musulmans en Turquie, les fondateurs du Parti de la justice et du développement turc l'AKP. Ces derniers sont sortis de l'islam politique en se démarquant des positions idéologiques de Necmettin Erbakan, leader du Fazilet (Parti de la vertu) pour former une alliance avec des partis de la droite nationaliste. La prise de position d'Ennahda apparaît à son tour comme l'aboutissement d'un processus de changement graduel qui s'est accéléré au cours de ces dernières années avec l'évolution des rapports de force internes et régionaux, notamment après la parenthèse de l'ascension fulgurante au pouvoir des Frères musulmans et leur chute brutale.


Cependant, la poursuite de cette stratégie de normalisation et la volonté d'Ennahda de s'inscrire dans les règles du jeu démocratique n'est pas sans risque. Si cette transformation peut offrir des gages aux partenaires internationaux dont le soutien financier est activement recherché par Ennahda « pour renforcer les collaborations économiques avec la Tunisie » (Rached Ghannouchi, 2015), en revanche elle pourrait accentuer la fracture avec une partie de sa base. Lorsque fin 2014, Ghannouchi avait été battu aux élections législatives par Nidaa Tounès, le parti de l'actuel président Béji Caïd Essebsi, Ennahda avait recherché le gain politique immédiat en choisissant de former une alliance gouvernementale avec son plus farouche adversaire, une décision fortement contestée par des sections de la base nahdaouie. Or, en cherchant à présent à transformer Ennahda en parti libéral de centre-droit, la tendance Ghannouchi pourrait se couper davantage de sa base populaire. Nadia Marzouki, politologue et chargée de recherche au CNRS, revient pour L'Orient-Le Jour sur l'ensemble de ces évolutions politiques.

 

(Pour mémoire : « La Tunisie aujourd’hui, je dirais qu’elle n’est pas gouvernée du tout »)

 

Comment analysez-vous le contexte dans lequel intervient l'officialisation d'une évolution plutôt attendue ?
La décision, actée par ce Xe congrès d'Ennahda, d'abandonner la référence à l'islam politique n'est, en effet, pas si inédite qu'on le prétend. Elle doit se comprendre dans la continuité des nombreux débats qui ont eu lieu au sein du mouvement depuis 2011 – et même depuis les années 1990 – à propos de la charia, du takfir, de la démocratie. Cette décision entérine aussi le fait qu'Ennahda a en réalité délaissé depuis longtemps les activités religieuses de prédication au profit d'activités politiques. Depuis 2011, les activités religieuses ont été essentiellement accaparées par les salafis.
Surtout, on a tort de voir cette décision comme le reflet d'une mutation idéologique du parti, alors qu'elle reflète essentiellement la poursuite d'une stratégie pragmatique d'intégration dans le jeu politique tunisien. Le fait que l'invité d'honneur du congrès était le président de la République Béji Caïd Essebsi, dont toute la campagne avait pourtant été fondée sur un message violemment anti-islamiste, montre bien que ce à quoi Ennahda aspire avant tout aujourd'hui, c'est la normalisation et l'inclusion. À travers ce rebranding comme parti civil et démocrate, Ennahda consolide sa stratégie de collaboration pragmatique avec les forces de l'ancien régime et de séduction de l'opinion internationale. Ennahda veut se transformer en un parti conservateur d'establishment et devenir de plus en plus hégémonique sur la scène politique tunisienne. Par cette décision, ce que le leadership d'Ennahda abandonne, peut-être plus que la référence à l'islam politique, c'est la révolution de 2011.

 

Quelle est la nature des divisions nées de cette transition ?
Il y a eu de nombreux débats et des discussions houleuses pendant le congrès, mais également pendant tous les congrès régionaux qui ont eu lieu pendant les mois précédant le congrès national. Il faut bien comprendre que ces conflits n'opposent pas des théocrates et des démocrates. La grande majorité des membres d'Ennahda sont démocrates. La ligne de fracture oppose plutôt les anti-autoritaires ou les révolutionnaires d'un côté et les démocrates d'establishment de l'autre. Ceux qui tiennent à la référence à l'islam politique – les militants de base, les jeunes, certains leaders – ne sont pas des adeptes d'une islamisation de l'ordre politique et juridique, mais restent attachés au rôle que le mouvement a joué dans l'opposition à la dictature et au prix qu'il a payé pour cela (torture, persécution, emprisonnement).

 

Quelles pourraient être les implications de ce choix ?
Le crédit qu'Ennahda espère gagner en terme d'acceptabilité aux yeux de l'élite politique tunisienne et de l'opinion internationale, elle risque de le perdre auprès des classes populaires tunisiennes. Il est très probable que la décision de Rached Ghannouchi de séculariser le parti soit perçue comme une volonté d'effacer artificiellement la mémoire conjointe de l'islam politique et de l'oppression, et conduise à la désaffiliation progressive d'une partie de la base historique et de l'électorat d'Ennahda. La nouvelle orientation d'Ennahda est un calcul politique intelligent en ce qu'elle révèle une capacité de s'adapter aux attentes de l'élite nationale et internationale. En revanche, elle exprime une certaine cécité par rapport à la réalité anthropologique et sociale du pays. Car, n'en déplaise aux adeptes de l'idéologie du consensus à tout prix, une grande partie de la société tunisienne reste attachée aux objectifs de la révolution (justice sociale, dignité, travail) et risque de se sentir marginalisée, ou déconnectée de cette grande opération de normalisation.

 

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