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Moyen Orient et Monde

En Tunisie, impasse sociale et frustrations croissantes

Tunisie

Cinq ans après la fuite de Ben Ali, si l'ancien régime n'est plus là, si la démocratie formelle semble fonctionner, l'abandon de la question sociale constitue une véritable bombe à retardement.

25/01/2016

Depuis le début de 2016, la contestation sociale gagne l'ensemble de la Tunisie. D'abord Kasserine, puis Douz, et enfin les quartiers populaires de Tunis sont secoués par une vague de violence inégalée depuis 2011. Même si la transition démocratique suit son cours, dans un respect formel des institutions, avec des élections plus ou moins transparentes et une alternance pacifique au pouvoir en 2014, la plaie sociale n'a cessé de s'approfondir.

En 2011, une large composante de l'électorat a fait le choix de voter pour le parti islamiste Ennahda, convaincue de sa capacité à prendre à bras-le-corps la question sociale alors même que cette mouvance ne l'avait jamais appréhendée autrement que dans une approche caritative. Cette représentation fantasmée de l'option islamiste comme solution à la crise, portée notamment par les catégories les plus déshéritées, s'est rapidement dissipée. Le parti Ennahda, gagné au néolibéralisme, était en effet soucieux de s'intégrer à l'appareil d'État et ne trouvait rien à redire aux exigences des bailleurs de fonds internationaux. Il s'inscrivait ainsi dans une logique analogue à celle d'autres partis islamistes à la tête de l'exécutif, comme au Maroc ou en Turquie. Aux revendications pressantes de réformes sociales et de renouvèlement des élites tunisiennes (issues de l'ancien parti, le Rassemblement constitutionnel démocratique), Ennahda a répondu en favorisant la pérennisation du statu quo, après avoir obtenu des privilèges pour les membres de sa mouvance.

Si la base sociale populaire d'Ennahda a pris ses distances avec la ligne officielle du parti, en se mobilisant à travers différentes campagnes de la jeunesse nahdaouie en 2012 (sous le nom d'Ekbes), réclamant la poursuite du processus révolutionnaire ou soutenant le candidat Moncef Marzouki lors de l'élection présidentielle de 2014 contre le candidat de Nidaa Tounes, le bourguibiste Beji Caïd Sebsi, il n'en restait pas moins que pour les populations de l'ouest du pays (qui ont massivement voté pour Beji Caïd Sebsi), du sud (qui ont soutenu Marzouki) ou des zones urbaines, la désillusion était à la hauteur des espoirs, aucun projet crédible de réforme sociale n'étant porté par la classe politique tunisienne dans son ensemble.

La gauche tunisienne, comme le reste des gauches arabes, s'est concentrée de manière quasi obsessionnelle sur les islamistes, de même que sur les enjeux identitaires et sociétaux, désertant le champ de la question sociale et refusant de poser les termes d'un débat sur le partage équitable des richesses, sur les perspectives d'un développement soutenable et sur la transparence des attributions des fonds publics. Le Front populaire, disposant d'un groupe à l'Assemblée représentative du peuple et de relais locaux, aurait pu emprunter cette voie, mais l'anti-islamisme primaire du discours de ses dirigeants, comme les accointances privées avec des acteurs de l'ancien régime, l'ont disqualifié. Moncef Marzouki et son nouveau parti al-Irada, qui avaient pourtant initié des dynamiques positives dans les zones urbaines ou dans le sud du pays, n'ont pas pu assumer un rôle constructif en raison de leur soumission – qui reste un frein à leur crédibilité – à l'agenda d'Ennahda.

Rapports de genre
En 2016, le taux élevé de chômage, les inégalités régionales, l'absence de perspectives économiques dans un contexte exacerbé par les crises régionales, et la menace terroriste à laquelle répond l'inefficacité de la politique sécuritaire défendue par le président de la République, ont achevé de dissoudre toute perspective de réforme sociale. Les mobilisations de Kasserine ont débuté en réaction au décès d'un jeune chômeur qui s'est suspendu à un poteau électrique pour protester contre sa candidature disqualifiée à un recrutement en tant que fonctionnaire. Cet acte est une nouvelle illustration du malaise tunisien dans lequel l'accès à la fonction publique devient le seul horizon possible en termes de carrière – un accès exclusivement réservé aux catégories insérées dans les réseaux clientélistes.
Cinq ans après la fuite de Ben Ali, si l'ancien régime n'est plus là, si la démocratie formelle semble fonctionner, il n'en reste pas moins que les inégalités de richesse se sont maintenues, que l'administration ne s'est pas renouvelée, que la corruption, le clientélisme et la logique de corps (la aassabiya) sont toujours aussi prégnants. Quant aux élections de 2014, elles ont été marquées par un taux d'abstention élevé qui interroge sur les perspectives démocratiques.

Une autre contradiction des revendications politico-sociales, depuis 2011, est la négligence de la plupart des acteurs à régler en profondeur la question des rapports de genre, si bien que l'ancien régime, honni, pourrait in fine être crédité de plus d'avancées dans le domaine de la promotion de la femme – mais dans le contexte général du contrôle policier de tous les citoyens – que ceux qui lui ont succédé.
Ce désenchantement vis-à-vis du politique renforce paradoxalement les logiques individualistes de type mafieux, comme l'organisation de la contrebande dans les zones frontalières. Il libère également des logiques collectives, se traduisant par la réactivation des dynamiques tribales et, sur un tout autre volet, amplifie le phénomène de radicalisation. Banditisme et jihadisme seraient de la sorte les deux versants d'une même pièce, résumant le drame des jeunes Tunisiens, qui refusent la logique de survie dès lors qu'ils ont abattu la dictature.


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