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Nos lecteurs ont la parole - Violette Saroufim

Lettre de non-motivation

« Nous avons l'art, afin de ne pas mourir de la vérité. »
Nietzsche, Volonté de puissance, 1901

Je n'ai aucun talent. J'ignore l'art de la peinture, de la sculpture, de la poésie et de la danse. Mais je ne voudrais pas mourir avant l'heure. Je n'ai pas le don de transcender ma lucidité. Ce n'est pas une raison d'en crever. Je me trouve encore jeune et surtout belle. Oui. Je suis belle. Je ne me vends pas, c'est la vérité. Une belle personne, comme dirait Christophe Honoré. Cela ne vous intéresse pas, mais je vous le dis. Il vous faut entendre des choses pareilles dans ce genre de métiers. Pourtant, j'ai si peur de déplaire. Voici ce qui me définit : votre regard. Le regard de celui ou de celle qui me lit. Car je sais que vous me jugez. Je me vois exister et sitôt périr dans votre regard.
Alors à la ressource humaine qui me lit aujourd'hui, je vous prie de parcourir cette lettre jusqu'au bout. Elle vous déplaira. Car elle aura le mérite de vous dire quelque chose. Elle ne laissera pas votre conscience indifférente à la mienne. Je vous parlerai de moi et vous m'écouterez.
En parcourant mon CV, la première chose à laquelle vous vous attarderiez sera mon nom. SAROUFIM. Violette, pourtant. C'est déjà mal barré, les esprits commerciaux n'aiment pas les incohérences. Et Dieu seul sait l'incohérence aiguë qui me définit. Passons. Vous verrez ensuite un numéro avec un code étranger. Il vous arrêtera sur-le-champ. À quoi bon appeler un numéro étranger s'il existe des tonnes de numéros nationaux à composer. C'est une question de temps, de coût à économiser. Si vous êtes une ressource plutôt consciencieuse, je n'irai pas jusqu'à risquer mes mots et parler de curiosité, vous aurez envie d'aller un peu plus loin dans l'aventure humaine. Vous verrez des noms d'école et de lycée français prestigieux qui vous rassureront. Des stages dans des entreprises à grande renommée internationale. Très vite, vous passeriez à l'étape suivante, celle des langues. Français. Anglais. Arabe. «À noter: les candidats de langue maternelle étrangère sont les bienvenus.» Cette phrase, qui se fait de plus en plus rare dans le monde du travail, a failli m'émouvoir. Suis-je vraiment la bienvenue? Suis-je l'heureuse élue de ce poste? Très vite, mon désespoir m'a regagnée. Je ne serai pas prise. La langue allemande a une résonance plus grandiose que celle de la langue arabe. C'est la langue d'Angela Merkel. De la communauté du charbon et de l'acier. De la réconciliation franco-allemande. De l'euro. De Karl Marx. De Nuremberg. La langue chinoise rassure, efface, apaise. La langue italienne séduit. Ma langue maternelle à moi, quant à elle, dégoûte. Oui, ma langue est agressive. Elle agresse celui qui la méprise. Elle élève celui qui la porte. Les auteurs des attentats de janvier et de novembre 2015, eux, ne parlaient pas arabe. Ils n'auraient pas massacré une terre d'accueil avec une langue aussi droite et élégante que la mienne.
Je ne m'attarderai pas là-dessus. Je n'irai pas dans les débats sur la différence entre les Maghrébins du Maghreb et les Maghrébins de France, entre les Saoudiens qui mangent avec leurs mains et ladite élite libanaise qui s'adonne au yoga, entre les Arabes de la péninsule arabe et les Arabes de la non–péninsule arabe. Sur l'âge d'or de ma civilisation dont je ne vois que d'écœurantes bribes sur la scène géopolitique actuelle. Sur la différence entre l'islam et l'islamisme, l'islam et l'islam, le Christ et le Christ, une pomme et une pomme. Sur le voile intégral qui fragilise mon désir encore moderne de m'affirmer, aussi bien qu'il vous réconforte dans votre conviction bourgeoise de raffinement et de suprématie sur la jeunesse orientale et sur sa gent féminine. Sur votre aisance presque jouissive à compatir avec les peuples étrangers qui souffrent ou à en mépriser les déviants, au lieu de con-jouir de leurs triomphes, de leur excellence, de leur désir de changer la donne et de leurs œuvres positives. Tout cela ébranle et ridiculise les fondements de notre désir, nous femmes d'ailleurs, non croyantes, folles de liberté et de modernité, de puissance. Si vous avez la chance d'avoir un socle identitaire solide sur lequel reposer, j'ai la lourde tâche de me prouver légitime. Si vous avez l'honneur d'avoir Simone de Beauvoir comme modèle féministe à suivre, j'ai l'immense responsabilité de n'en avoir aucun. Mais revenons plus intimement à moi. Je ne suis pas là pour parler de Madame de Beauvoir, que je n'ai à juste titre jamais connue.
Je vous écris cette lettre de non-motivation comme on jette à la mer un reste d'amour usé et délabré. Non, je ne dramatise pas. Je suis heureuse de renoncer. «Il ne se passe rien en France» affirme le comédien Vincent Macaigne dans La Règle de trois, un court-métrage signé Louis Garrel en 2013. Je vous prie de vous regarder droit dans les yeux. Je vous écris en connaissance de cause. Je connais et j'aime vos génies. Ils m'ont changée et façonnée. Balzac, Molière, Zola, Sartre, De Musset, Flaubert, Camus, Duras, Gainsbourg, Colette, et j'en passe. Je n'étale pas ma culture puisqu'elle ne m'est en rien utile. Que reste-t-il de leurs ouvrages dans l'imaginaire collectif et juvénile ? Je suis sûre de la passion que je porte pour l'histoire française moderne et de l'audace intellectuelle – à savoir le sens du doute et de la remise en question – que m'ont transmise mes enseignants au Lycée Hoche. Je me souviens encore de ma première visite éblouissante du Louvre avec mon professeur de culture générale, qui m'avait émerveillée jusqu'aux larmes. Je me souviens de la main invisible de Smith, où est-elle passée d'ailleurs? Je vous parle en connaissance de cause. Je connais les noms de ruelles parisiennes que certains citoyens pressés de France ignorent, je connais par cœur chaque angle du Quartier latin, de Pigalle, des quais de Seine que j'ai usés de mes pas inutiles et déterminés. Je porte en moi le souvenir de beautés étranges que j'ai croisées aux comptoirs des bars du Marais, du Paris sinistré du 13 novembre et de son lendemain macabre, que j'ai parcouru à pied du matin jusqu'au soir, sans y voir une seule âme démente, des artisans-commerciaux de la rue Pastourelle que j'ai amoureusement habitée. Je connais leurs visages et ils connaissent le mien. Dix ans plus tard, ils me reconnaîtront. Je les reconnaîtrai aussi. La voilà ma valeur ajoutée. Celle d'aimer inconditionnellement les rares humains et les nombreuses pierres de votre pays. Ma valeur ajoutée, c'est d'aimer un pays qui a peur de ma terre, de ma langue, la langue de ma mère.
Quant à l'efficacité, l'esprit stratège et scientifique, la diplomatie, l'art de se vendre, ils sont à portée de main. Ils sont l'apanage des intelligences heureuses et nombreuses. Celles qui créent et recréent les mêmes liens, sans jamais oser rompre ou contredire. Je vous le dis, souciez-vous de ces intelligences et ne composez pas mon numéro.

Violette SAROUFIM

« Nous avons l'art, afin de ne pas mourir de la vérité. »Nietzsche, Volonté de puissance, 1901
Je n'ai aucun talent. J'ignore l'art de la peinture, de la sculpture, de la poésie et de la danse. Mais je ne voudrais pas mourir avant l'heure. Je n'ai pas le don de transcender ma lucidité. Ce n'est pas une raison d'en crever. Je me trouve encore jeune et surtout belle. Oui. Je suis belle. Je ne me vends pas, c'est la vérité. Une belle personne, comme dirait Christophe Honoré. Cela ne vous intéresse pas, mais je vous le dis. Il vous faut entendre des choses pareilles dans ce genre de métiers. Pourtant, j'ai si peur de déplaire. Voici ce qui me définit : votre regard. Le regard de celui ou de celle qui me lit. Car je sais que vous me jugez. Je me vois exister et sitôt périr dans votre regard.Alors à la ressource humaine...
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