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Liban

Amina Bou Ayache, secrétaire général de la FIDH : l’espoir face à la déshumanisation

Interview
11/04/2016

L'éminente activiste marocaine pour les droits de l'homme, Amina Bou Ayache, occupe depuis 2013 le poste de secrétaire générale de la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme (la FIDH). Première femme et première Arabe désignée à la tête de la plus ancienne association des droits de l'homme dans le monde, elle a été reçue à Meerab comme invitée d'honneur à un séminaire organisé par les Forces libanaises, portant sur les abus du tribunal militaire. Aux participants parmi des activistes civils qui lui demandaient ce qui l'avait amenée là, dans ce qu'ils conçoivent comme un fief politique par excellence, celle qui se présente comme étant « de gauche » répond avec le sourire : « Parce que c'est là qu'il faut travailler (auprès des décideurs politiques). »

Consciente de la crise culturelle et humaniste dans la région et dans le monde, elle dégage un espoir réaliste de produire un changement. Son visage brun, éclairé par une écharpe turquoise, égaye la démarche « cartésienne » dont elle se dit adepte.

Comment expliquer que les droits de l'homme, jadis moteurs de l'opinion, n'aient plus d'effet au niveau de la gestion de la crise régionale ?
L'incapacité internationale à protéger l'insurrection pacifique en Syrie et le glissement consécutif vers la guerre qui s'est généralisée dans la région seraient, selon elle, le résultat de trois facteurs : « Les failles des mécanismes des Nations unies, la fréquence sans précédant des violations des droits de l'homme et la primauté accordée à la lutte contre le terrorisme, au détriment de ces droits. »

Mme Bou Ayache appelle à « repenser les mécanismes des Nations unies, réduits, surtout depuis six ans, à un système de tiraillements d'intérêts, incapables de générer des solutions ». Non seulement « aucun conflit n'a été réglé », mais « les conflits sont délaissés, ignorés, voire encouragés », constate-t-elle.
Elle ne remet pas en cause le fait que le maintien de la paix, confié au Conseil de sécurité, se fait parfois au détriment de la justice (confiée à la Cour pénale internationale, établie en partie grace aux efforts de la FIDH). « Parfois, la justice peut entraver la paix », dit-elle, estimant que « chaque cas de conflit a ses spécificités », en fonction desquelles l'équilibre entre la paix et la justice pourrait plus ou moins s'ajuster.
La question plus urgente est donc celle de l'aptitude de l'Onu à remplir ses fonctions de maintien de la paix.
À ces failles s'ajoute un retard mis par les organes d'action civile pour les droits de l'homme, « qui sont dépassés par le rythme record des violations massives des droits de l'homme en Syrie, en Libye, en Irak, au Yémen, en Afrique ou ailleurs », selon Mme Bou Ayache. « Ni les militants n'ont le temps de mettre au point une modalité d'action adaptée, ni les mécanismes onusiens n'ont innové en termes de soutien à la lutte. » Il en résulte « l'incapacité des organismes concernés à influencer la prise de décision politique au niveau du Conseil de sécurité en matière de protection des droits de l'homme ».

Un effet concret de cet amortissement, que la FIDH tente de rectifier, est que « la priorité est désormais à la lutte contre le terrorisme, au détriment des droits de l'homme ». L'Europe semble avoir basculé dans la lutte sécuritaire hermétique : « L'Europe a mis en place un système de défense, qui consiste à délocaliser la lutte contre le terrorisme, notamment en délocalisant les réfugiés, au lieu de réfléchir en parallèle aux failles de sa politique publique. » Pour elle, le problème des terroristes est celui d'individus pris dans l'engrenage d'une société d'accueil fragile et de conditions de vie précaires.
« La problématique n'est pas celle de l'islam contre l'Occident », affirme-t-elle.

Ayant participé à l'élaboration de la nouvelle Constitution marocaine entrée en vigueur en juin 2011, et à la réforme (qui reste insuffisante) du code pénal marocain, elle sait le temps que nécessite encore une révolution des systèmes dans le monde arabe.
Elle n'est pas étonnée d'apprendre, par exemple, que la loi de la protection des femmes approuvée au Liban n'a pas reconnu le viol conjugal. « Le jour où le viol conjugal sera reconnu dans la région, sera le jour de la renaissance culturelle dans le monde arabe », estime-t-elle.

Le printemps arabe n'a-t-il pas amorcé cette renaissance ?
« Pas encore. Il a plutôt consacré la possibilité d'un changement », qu'il faut encore définir. Le pouvoir judiciaire en est un pilier nécessaire. La justice peut guider la société dans l'acceptation de l'équilibre nécessaire entre « la paix sociale et la protection des droits et des libertés de l'individu ». Un exemple serait la liberté d'expression : sa garantie passe par la lutte contre son instrumentalisation à des fins violentes. Un article de presse incitant à la haine contre une personnalité publique préalablement à son assassinat politique est condamnable, affirme celle qui se trouvait par hasard à Beyrouth au moment de l'assassinat de Samir Kassir en 2005 et qui avait choisi, sans le connaître, de prendre part à la manifestation faite en son hommage. Le combat reste long, et attend toujours des « initiatives politiques pacifistes et audacieuses », conclut-elle.


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