Jusqu'à il n'y a pas très longtemps, la terre était plate. Le soleil tournait autour d'un disque du bord duquel on tombait vers l'infini de l'oubli. Le référentiel était bien simple; en gros, la terre est plate et il n'est pas recommandable de se pencher. Comme à l'époque il y avait plus de risques de mourir de la peste ou d'une blessure d'épée, le peuple, ce grand comateux, acceptait cette vérité sans plus de mal que ça. Et comment le lui reprocher? Les soucis de l'époque s'héritaient de génération en génération: quoi manger, que boire et comment coucher avec la femme du voisin sans se faire attraper. Le peuple, donc, acceptait sans broncher l'aberration de la platitude du monde. Le Liban, malgré ses belles montagnes enneigées, n'arrêtait pas de s'aplanir sous les bottes d'envahisseurs. Ces invasions successives qui vous forment un caractère quelconque, avec un arrière-goût de servitude. Oui mon monsieur, oui mon bon maître. C'est un référentiel dans lequel les affaires se traitent à coup d'enveloppes discrètes, où quelques malins bien introduits font la lèche à quelques fils ou petits-fils de beiks ou cheikhs, choisis au hasard par l'envahisseur du coin pour distraire la colère du peuple face à l'oppression, facilitant ainsi le pillage systématique des ressources à la mode de l'époque. Contre quelques miettes, naturellement. Naturellement, le peuple le savait bien que ces faux nobles s'enrichissaient sur leur dos, mais avait, comme nous le disions plus haut, quelques soucis vitaux qui l'empêchaient de se soulever, sauf quand le voisin revenait tôt des champs.
Enfin, bref. Nous sommes aujourd'hui les héritiers de ce référentiel faussé où pour s'extirper de sa misère sociale il nous faut gravir les marches d'un avion ou tomber dans l'abysse de la corruption, de la complaisance. Le mal qui permet aux malhonnêtes de s'enrichir dans des proportions différentes, selon qu'ils soient opportunistes ou arrivistes. Ceux qui sont au bas de la pyramide sociale grimpent par microns, à coups de mille et dix mille arrachés nonchalamment à une vieille veuve menacée de coupures de courant répétitives ou d'un jeune couple désireux d'enregistrer leur nouvel appart sans pour autant repayer le prix de leur mariage intime, payé à crédit pour les dix ans à venir. Ceux dont les parents ont bien rampé dans la crasse de la corruption commencent avec quelques échelons d'avance et savent renifler les bons coups avant même qu'ils ne deviennent des réalités. Comme, par exemple, laisser venir une crise de déchets sans nom, puis créer quelques sociétés fictives qui auraient vocation à organiser des vacances africaines ou russes pour sacs-poubelle. Laissez mariner dans les rues, de sorte à ce que ceux qui pourraient poser des questions les taisent, pourvu qu'on en éloigne les sacs et le choléra. Moins haut placé, vous déciderez peut-être de ne pas trop faire de vagues, pour éviter les procès du ministère du Tourisme, l'autruche locale. Rajoutez une touche de confessionnalisme, et voilà des brebis heureuses de se laisser tondre en bêlant en chœur, sunnite, chiite, chrétien, qu'importe, tant que mon beik s'en met plein les poches ?
La corruption a ça de mal que, sur le long terme, elle ne sert que les intérêts de ceux qui sont en haut des échelons. Entre-temps, les moins fortunés se perdent entre les failles de cette pyramide, presque comme s'ils en scellaient les pierres. Ils slaloment entre nids-de-poule et policiers apathiques, ils font la queue devant une boucherie d'hôpital. Des bovins qui attendent patiemment le coup sur la nuque qui les mettra dans nos assiettes. Nés dans ce référentiel où la corruption est la norme, rien ne les choque. Ni cet abruti isolé qui joue au con sur l'autoroute pour arriver en premier, quitte à créer des bouchons, ni ce dérouteur fiscal qui met les institutions publiques en banqueroute, privant des régions d'hôpitaux, de centres de tris, d'écoles et autres projets de développement qui manquent cruellement de talent. Car la corruption est un état d'esprit. C'est ce réflexe qu'on a à toujours vouloir passer avant les autres, à ne pas accepter d'être traité comme tout le monde. Coûte que coûte. Et pour cause. D'un côté, on assiste à l'incompétence sans limite du gouvernement – censé gouverner, donc faire respecter les lois – et son incapacité totale à s'imposer d'une façon systématique, juste et durable. Évidemment ce sont certains beiks et cheikhs, que nous cautionnons depuis plus de 40 ans, qui sabotent professionnellement les institutions les unes après les autres, et laissent libre cours à la créativité des plus attentistes, les crapules.
Mais ne nous leurrons pas; il y a aussi notre réticence à vouloir faire appliquer la justice. Il y a ceux qui ont déjà profité du système et qui en profitent pour faire leurs affaires comme bon leur semble. Ceux-là se croient au-dessus des lois et n'ont aucun intérêt à les voir appliquées. Il y a ceux qui profitent de ceux qui profitent du système. Ils ramassent les miettes et sont bien content de voir arriver les premiers en se disant « les affaires reprennent ». Et puis il y a ceux qui n'en profitent pas encore. Comme des accros de machines à sous ou de roulette. Ceux-là sont convaincus, comme n'importe quel joueur dépendant, qu'ils ne perdent pas : ils attendent de gagner. Le gros lot n'est pas loin et si je continue de tricher contre tout le monde, qui sait ? Peut-être qu'un jour je tricherais mieux que tout le monde et ce jour-là, quand il viendra...
Évidemment, il serait suicidaire ou, pire, bête, de vouloir mener tout seul le combat contre le cancer de la corruption. Il nous faut donc accepter collectivement le fait que nous sommes à l'origine du mal, et qu'il ne tient qu'à nous d'en guérir. L'échappatoire facile du «c'est la faute au gouvernement» ne marche plus. Chaque jour qui passe nous donne l'occasion de nous racheter ou d'acheter. Seulement, quand vous aurez le choix, refusez d'être corrompus.


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