Le patriarche Raï, hier, aux côtés de l’ambassadeur de France, à Bkerké. Photo Émile Eid
C'est avec des mots exceptionnellement chaleureux que l'ambassadeur de France Emmanuel Bonne s'est exprimé hier, au cours du déjeuner qui a suivi la messe traditionnelle aux intentions de la France, que l'Église maronite célèbre le lundi de Pâques. Au patriarche maronite qui avait défini en termes succincts ses prises de position bien connues sur « la vacance au poste de président de la République, les conséquences des guerres en cours au Moyen-Orient, le fléau du terrorisme et les perspectives d'avenir », l'ambassadeur a répondu par une allocution saisissante de proximité et de rigueur. « Le monde a besoin des chrétiens d'Orient », dira-t-il notamment, insistant par ailleurs sur un thème délicat entre tous : « Il ne peut être question d'implantation ici, le Liban ne le peut pas. »
Le diplomate a ainsi brossé à gros traits les grandes orientations de la politique française au Moyen-Orient, dont nous reproduisons ici de larges extraits :
« Béatitude vous l'avez dit, nous traversons une période sombre, pleine de souffrances, de menaces, de périls. Au Moyen-Orient aujourd'hui, les crises continuent de produire des drames d'une ampleur jusque-là inégalée, terrorisme à grande échelle, violence insoutenable contre les civils, déplacements massifs de populations, crimes contre l'humanité. Et c'est pour les peuples de la région, collectivement, que la France est aujourd'hui directement engagée dans le combat contre Daech, contre les terroristes et au-delà aussi, pour l'élaboration de solutions politiques, d'abord en Syrie et en Irak. C'est aussi pour cela que la France reprend l'initiative pour obtenir enfin la création d'un État de Palestine, vivant côte à côte, en paix et en sécurité avec l'État d'Israël. (...) Les chrétiens de la région s'inquiètent, à juste titre, s'inquiètent même parfois qu'il soit déjà trop tard (...) la France a pour eux une attention toute particulière, car ces chrétiens ont une place éminente dans l'histoire, un rôle important dans la vie sociale de leur pays, une légitimité indiscutable et un droit évident de vivre là où ils sont chez eux. C'est l'intérêt de tous d'ailleurs que ce droit à la vie, que ce droit à la sécurité soit respecté, car au-delà du sort même des minorités, il s'agit de préserver le pluralisme, la diversité des idées, la coexistence des communautés et au fond, la vie commune qui est la richesse et la chance des pays de cette région. La région a besoin des chrétiens, le monde a besoin des chrétiens d'Orient. La France (...) poursuivra aussi son action de réinstallation chez elle de réfugiés en provenance de pays tiers, notamment du Liban, parce qu'il ne peut être question d'implantation ici, le Liban ne le peut pas. »
L'éradication de Daech
« Enfin, il faut saisir toute occasion d'apaiser les tensions, de faire baisser les violences dans la région, car ne nous trompons pas : l'éradication de Daech est nécessaire, mais elle n'est pas suffisante pour ramener l'ordre et la sécurité dans cette partie du monde. Ce qu'il faut pour ramener l'ordre et la sécurité, c'est rassembler les peuples, isoler les extrémistes, offrir des perspectives politiques, donner de l'espoir. En Syrie la force n'y suffira pas. Il n'y aura pas de retour à l'ordre qui prévalait avant 2011, quoi qu'on en pense. Aujourd'hui l'intérêt de tous est donc de définir au plus vite les modalités d'une transition politique sans laquelle il ne pourra y avoir ni réconciliation, ni retour des réfugiés, ni reconstruction.
« Je peux en tout cas vous assurer ici que ce Liban reste une priorité entière pour mon pays. La France le sait, elle a une responsabilité historique à l'égard de votre pays, et quand elle s'engage pour le Liban c'est pour lui seulement qu'elle le fait, elle n'a pas d'arrière-pensée (...).
« Je dois vous dire au sujet de la crise politique, l'estime des autorités françaises pour les positions que vous avez prises avec constance sur la solution de la crise politique et institutionnelle au Liban. Pour nous, vous avez raison : les Libanais ne peuvent pas attendre la fin de la guerre en Syrie. Ils ne peuvent pas attendre que l'Iran et l'Arabie saoudite se mettent d'accord pour simplement décider de leur avenir. Il faut que le Parlement se réunisse, il faut que le Parlement élise un président au plus vite. C'est l'intérêt des chrétiens, c'est évident, et c'est aussi l'intérêt de la nation tout entière. Ce message nous le passons nous aussi à tous et dans les mêmes termes. Au Liban et à l'extérieur. Sans doute faut-il du temps pour que ce message soit reçu, mais il n'y a pas d'alternative à un accord entre les grands blocs politiques pour mettre un terme à la vacance présidentielle, former un gouvernement d'unité et procéder à de nouvelles élections législatives qui permettront à chacun d'être justement représenté au Parlement. Cela est-il possible ? Les Libanais peuvent-ils s'entendre alors que la guerre fait rage à leur frontière et que leur pays est ouvert à tant d'influences contradictoires ? N'est-ce pas trop demander à ce pays que de se mettre d'accord, alors qu'il subit tant de pressions ? C'est difficile bien sûr, mais cette fois la solution ne viendra pas de l'extérieur je crois, où il y a déjà trop d'urgences, trop de conflits, trop de tensions. Ce qu'il faut demander aux partenaires étrangers du Liban, ce qu'il faut demander à ceux qui se mêlent des affaires du Liban, c'est de laisser les Libanais décider pour eux-mêmes, respecter le droit de ce pays de vivre en paix tel qu'il est : divers, pluriel, ouvert. Et ce qu'il faut demander aux Libanais aussi c'est d'y croire, de croire qu'ils peuvent prendre les décisions qui s'imposent aujourd'hui pour le bien de tous, au-delà de leurs différences politiques et confessionnelles. Pourquoi ? Parce qu'il n'y a pas de statu quo et parce qu'il ne faut pas laisser ce pays s'abîmer davantage, il faut laisser agir chacun à notre place dans le respect des uns et des autres.
« Béatitude, les difficultés paraissent parfois insurmontables, mais j'ai confiance en l'avenir du Liban, la France a confiance en ce pays, ce qu'il représente et ce qu'il peut montrer au monde. Certains prétendent préserver le Liban, d'autres prétendent changer le Liban, mais la France accepte le Liban tel qu'il est. Elle sait que la force du modèle libanais c'est la pluralité. Elle sait que c'est un bien précieux, et mesure ce qu'il faut de conviction et d'expérience pour préserver ce modèle dans une période si dangereuse pour les peuples de la région. Et c'est pourquoi mon pays restera engagé auprès du Liban, pour le Liban et rien que pour lui. »


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LE PEUPLE FRANÇAIS OUI MAIS PAS CEUX QUI DIRIGENT LE PAYS.
02 h 07, le 29 mars 2016