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Moyen Orient et Monde

Dans la tête de Barack Obama

Éclairage
29/03/2016

C'est un document-pavé épais de 32 pages, publié dans son édition datée du mois d'avril par le mensuel américain The Atlantic sous un titre que l'on pourrait peut-être qualifier de pompeux : « The Obama doctrine ». On y apprend qu'un président américain (surtout lui), en arrêtant une décision, doit tenir compte de considérations d'une incroyable complexité, la moins importante n'étant pas l'intérêt supérieur de la nation. Et aussi que, dans un moment pareil, il est seul. Terriblement seul.

On y découvre surtout un intellectuel qui a (quoi d'étonnant ?) le plus profond mépris pour l'engeance politique – ses frères mais en rien ses semblables – qui prétend gouverner le monde. Symptomatique à cet égard est la manière dont il interrompt son hôte, Benjamin Netanyahu, lancé dans un exposé empreint d'une insupportable condescendance sur la brutalité des dangers auxquels Israël est exposé, dit-il, comme pour noyer le poisson de son rejet des négociations de paix. « Bibi, assène-t-il, vous devez comprendre quelque chose. Je suis un Afro-Américain, fils d'une mère célibataire et je vis ici, dans cette maison, la Maison-Blanche. À la force du poignet je me suis fait élire président des États-Unis. Vous croyez que je ne comprends pas ce que vous dites, mais détrompez-vous... »

Cette certitude de tout savoir, de tout voir bien avant les autres et surtout de façon différente, au risque d'être taxé d'« arrogance », on la retrouve dans les jugements portés sur les autres « qui vous pressent d'agir mais qui refusent de s'engager eux-mêmes ». Et comme le journaliste Jeffrey Goldberg lui souffle l'expression, on en est alors à l'épisode libyenne, il acquiesce : « free riders ». Malgré tout, soutient-il, nous avons foncé, mais après avoir mis sur pied une large coalition et obtenu l'aval des Nations unies. Cela nous a coûté un milliard de dollars, une somme modeste s'agissant d'une opération militaire d'une telle envergure ; nous avons évité des pertes civiles trop élevées ainsi que la perspective d'une guerre interminable. En dépit de tout cela, la Libye est un gâchis.

Au chapitre des interventions dans le monde, David Cameron et Nicolas Sarkozy s'en tirent avec pas mal d'égratignures, moins toutefois qu'un Richard Nixon, un Ronald Reagan ou un George W. Bush. Sur le premier, il rappelle : « Nous avons lâché sur le Cambodge et le Laos plus de bombes que durant la Seconde Guerre mondiale. Mais en définitive, Nixon s'est retiré, Kissinger s'est rendu à Paris et nous avons laissé derrière nous s'établir le chaos, une boucherie et un régime tyrannique qui a émergé de cet enfer. »

(Lire aussi : Obama, cible de critiques sans précédent en Arabie saoudite)

 

Comme la Syrie depuis mars 2011 ?
Ah ! La Syrie... Barack Obama en parle comme s'il s'agissait d'une tâche qu'il importe d'effacer, avec une insistance particulière à rappeler qu'il a été élu pour en finir avec les expéditions militaires et non pas pour en initier de nouvelles, et qu'en aucun cas il ne voudrait rééditer le triste « exploit » de son prédécesseur en Irak.

Tout au long d'août 2013, les voyants rouges n'avaient cessé de clignoter. Le vice-président Joe Biden répétait à l'envi que « les grandes puissances ne bluffent pas » ; en Europe et dans le monde arabe, les alliés de l'Amérique faisaient tout pour pousser la Maison-Blanche à l'action ; l'ambassadeur saoudien dans la capitale fédérale, Adel al-Jubeir (aujourd'hui ministre des Affaires étrangères), croyait comprendre que « le président a enfin réalisé la gravité de l'instant » et qu'« il va frapper ». Des semaines auparavant, le Pentagone avait reçu pour instruction d'établir une liste des objectifs à bombarder et cinq destroyers Arleigh-Burke croisaient en Méditerranée, leurs lance-missiles pointés sur la Syrie. Seul le président semblait de plus en plus en proie au doute, surtout qu'Angela Merkel lui avait fait comprendre qu'il ne devait pas compter sur elle. Il y avait aussi ce rapport des analystes de James Clapper, le directeur des renseignements nationaux, d'où il ressortait que l'utilisation par Bachar el-Assad de gaz sarin n'était pas un slam dunk, une allusion à l'expression utilisée par George Tenet, alors chef de la Central Intelligence Agency, pour garantir à Bush fils un engagement de tout repos en Irak. Sans compter l'impression que tout le monde voulait le voir lancer les États-Unis dans une guerre, encore une après l'engagement en Irak et en Afghanistan, contre un pays islamique.

 

(Lire aussi : « Washington ne doit plus s'embourber dans les marécages du Proche-Orient »)

 

Ce 30 août 2013, le président demande à Denis McDonough, le chef de son cabinet militaire, de faire quelques pas avec lui sur la pelouse de l'aile sud. Pourquoi McDonough ? Parce que l'homme est connu pour son opposition à toute opération militaire et sa conviction que le parcours d'un chef d'État est forcément semé de chausse-trappes. Une heure durant, Obama réfléchit à haute voix face à son collaborateur, soupesant le pour et le contre d'une intervention avant d'arrêter sa décision (ce fut un vote intérieur de 51 contre 49, écrit Goldberg). Ce sera non au bombardement, dira-t-il de retour dans le bureau Ovale où se trouvent réunis ses principaux collaborateurs.

C'est Saint-Pétersbourg qui servira de théâtre à la scène suivante, quelques jours plus tard. Alors que le G20 se penche sur les grands sujets de l'heure, le président américain et Vladimir Poutine ont un aparté qui va déterminer le cours des événements à venir. Si vous parvenez à convaincre Assad de la nécessité de livrer ses stocks d'armes chimiques, souligne Obama à son interlocuteur, alors pas besoin pour nous d'intervenir. Sous la pression des Russes, Damas s'empresse de s'exécuter, tout heureux de s'en tirer à si bon compte.

On retiendra de toute cette crise, fait valoir le journaliste, que ce fut le jour où cet incapable de Barack Obama a mis fin au règne de l'unique et seule superpuissance indispensable au monde ; ou bien le jour où ce sage de Barack Obama, après avoir scruté les abysses du Moyen-Orient, a choisi de faire marche arrière. Les jugements, formulés à l'emporte-pièce pour certains, continuant à se multiplier, mais peut-être conviendrait-il d'attendre le plus important d'entre tous, celui de l'histoire.

 

Blog : Merville Post

 

 

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LA TABLE RONDE

J'ai fort peur qu'on ne l'assassine.

Ces attentats ratés ne présagent rien de bon pour sa peau.

LA TABLE RONDE

Quel est votre jugement personnel Mr Merville.

Rejoint il l'histoire ?
Vous auriez pu prendre un peu plus de risque comme le font certains de vos collègues qui se sont plantés. Déjà.

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