Commençons tout d'abord par dire que le chômage cause des souffrances aux personnes qui en sont atteintes dans n'importe quel pays au monde. Sauf que les souffrances des jeunes chômeurs au Liban sont une autre affaire, dramatique, tragique (et ajoutons toute sorte d'adjectifs ludiques qui riment avec pathétique) et qui relève de l'absurde.
Absurde, parce qu'il est complètement absurde de passer de longues années d'études universitaires et de vivre des passions amoureuses avec la culture dans toutes ses formes pour arriver enfin nulle part (à cause de la situation politique, économique, environnementale, culturelle, etc., du pays). Il est absurde de dépenser et d'investir dans un secteur tel que l'éducation (qui est la « seule » voie garantissant un travail honnête et lucratif – ou, du moins, c'est ce qu'on nous racontait !) pour passer enfin son temps à ne rien faire, ou à choisir n'importe quel boulot rien que pour toucher un salaire minimal, ou pour choisir le métier que l'on aime, et, en échange de notre affectivité, nous ne gagnerons rien ! Et toutes ces routes cahoteuses existent car nous avons choisi, ou étions obligés de rester ici, à vivre, voire à survivre dans un pays reposant sur favoritisme, confessionnalisme, despotisme, sexisme, sectarisme, obscurantisme, et tout ce qui peut causer le rhumatisme (physique et intellectuel) car les politiciens préfèrent célébrer le schisme aux dépens du nationalisme !
Dramatique ou tragique, parce que nous, jeunes chômeurs libanais, jeunes intellectuels diplômés et cultivés, souffrons et avons le mal de vivre : nous sentons que notre vie devient dramatique ou qu'elle va mal se terminer car notre pays, ou plutôt le « marché », n'a pas besoin de nous. Par conséquent, nous ne serons jamais jugés sur nos compétences et sur notre performance qui, à leur tour, ne seront pas du tout nécessaires à la soi-disant évolution du pays. Nous voilà alors à travailler pour ces maudits quelques sous sans pouvoir jamais réaliser un grand rêve, ou concrétiser une splendide vision originale. Nous ne pourrons jamais montrer aux autres de quoi nous sommes formés car personne ne veut de nous. Personne ne verra notre cœur d'or et à quel point nos compétences et puissances ont été bien polies et bien travaillées. Ainsi, nous serons condamnés à errer dans cette terre comme de petites vermines, des adultes sans ailes, des parasites et des vers de terre. Mais parfois, nous pouvons choisir et... heureusement que le choix existe ! Car si on aime ce que l'on fait et on fait ce que l'on aime, si on aime ses études, si on aime la littérature, la musique, le théâtre, le cinéma, la danse, la traduction, et toute discipline mal appréciée ici, il faudrait choisir de vivre dans un pays qui regorge de salles de théâtre et de cinéma, de librairies et de maisons d'édition ! Il faudrait donc choisir entre le Liban et un pays digne d'être nommé « État » et qui apprécierait en nous notre esprit de citoyenneté, nos diplômes, nos talents et nos idées.
Depuis quelques années, les choses me paraissaient simples : après les études supérieures, je pensais qu'il était normal de trouver un travail qui reflète le talent et les capacités. Rien de plus simple ! Une équation pareille me paraissait logique à résoudre au Liban... jusqu'au moment où la vie adulte, traînant avec elle une réalité amère (la situation du pays), s'est abattue sur un idéalisme adolescent (et naturellement naïf). Toute personne a peut-être vécu cette crise de transition – cela fait d'ailleurs partie des rites de passage. Mais alors que nous sommes tiraillés, en tant que jeunes adultes, par nos rêves que nous désirons exécuter à tout prix, nous, en tant que Libanais, faisons face à la laideur des circonstances du pays. Nous nous trouvons donc obligés de choisir l'une des deux voies possibles : soit nous signons le pacte diabolique d'un sourire ironique pour gagner quelques sous. Ainsi, nous grandirons pour devenir de vrais adultes lâches et endettés qui oublieront le rire et même ne sauront plus comment bien vivre. Soit nous signons un autre pacte avec l'adolescent et l'enfant rêveur en nous, et nous continuons de défier le monde et de défendre avec acharnement nos idées. Comme un Hamlet oscillant entre deux modes de pensée, nous, jeunes Libanais bien formés, sommes aujourd'hui tiraillés.
Moi, je refuse de signer un pacte avec la vie adulte au Liban. Je ne veux pas grandir sans ailes. Je refuse de vivre dans une société qui sacrifie volontiers l'épanouissement et l'originalité de l'individuel rien que pour plaire au collectif.
Mais moi aussi j'ai, en vain, essayé de lutter contre le désenchantement du pays ; j'ai signé le pacte avec l'enfant qui chante la liberté. Je survis chaque jour au Liban en me battant contre l'odeur nauséabonde et cancérogène des cigarettes, des échappements et des rivières d'égouts et d'ordures. En vain, je me convaincs de rester alors qu'aucun travail digne de mes potentialités ne m'a été assigné malgré mes recherches infinies. À quoi serviraient mon combat et ma belle collection de diplômes ? Pourquoi perdrais-je ma vie, mes poumons et mes talents ici ? Pourquoi rester alors qu'il existe une troisième voie ?
Aujourd'hui, je déchirerais tous les pactes. Adieu vie adulte jamais commencée, adieu enfant passionné et bloqué dans un pays qui lui offre la peste et l'angoisse.
Pourquoi écrirais-je toutes ces plaintes ? Peut-être pour me purger des souffrances à travers l'écriture, mais pour dire aussi à mes semblables qu'à travers cette lecture, il faudrait soit calmement se taire et vivre ici comme un ver de terre, soit choisir de vivre dans des pays où les librairies, par exemple, ne ferment jamais, quitter enfin cette terre qui nous étouffe les rêves, soit rester ici, et finir comme Werther.

