1re station : Jésus est condamné à mort.
Je te revois, Seigneur, dans l'abandon où je suis moi-même laissé, et je me sens moins abandonné ; je te revois dans ta solitude parmi les tiens, et je me sens moins seul, car associé à Toi. Je te revois devant cette foule en rage qui a préféré Barabbas à Toi, qui a été la voix du diable et non la voix de Dieu, qui a sauvé le malfaiteur et condamné le Sauveur. C'est cette même foule qui s'est exprimée de la sorte, cette même « voix » qui a fait le même choix, depuis toujours et jusqu'à nos jours. Je revois la lâcheté d'un Pilate, et je me sens moins lâche comparé à lui, mais tout aussi coupable de me laver les mains des injustices que je rencontre au quotidien. Par cette condamnation à mort, tu as pris sur toi toutes les sentences qui me reviennent, toute la charge que je devais porter, sachant que j'en suis incapable. Tu l'as fait par amour, librement, pour mon salut.
2e station : Jésus est chargé de Sa croix.
Voici « ma » croix ou plutôt « mes » croix sur ton épaule : la croix de ma culpabilité, la croix de mon regret et la croix de mes échecs. Et me voici marchant dans ton ombre sanglante, dans ton sillage, non pour t'aider, mais pour te railler, emporté par « l'effet de foule ». Je marche avec eux et contre toi. Je me joins à leur sadisme, à leurs moqueries, à leurs insultes, à leurs crachats, à leurs fouets, à leur perdition... Je n'ose montrer aucune faiblesse, de peur de connaître le même sort. Je te vois évoluer avec peine, traîner cette poutre qui est la mienne et ployer davantage sous le joug de mon reniement.
3e station : Jésus tombe pour la première fois.
Tu titubes et tu tombes. Tu t'écrases pour me relever. Tu cèdes sous le poids de ma culpabilité, de mes péchés, de mon indignité. Je te regarde et te laisse faire, et personne, parmi ces âmes faibles, pour te prêter main forte. Et je contemple ta forme meurtrie, brisée, déchirée par les lanières du mal, soulagé du fardeau que tu as pris pour moi et qui t'écrase. J'évite ton regard qui me cherche ; j'évite aussi le regard des bourreaux qui ne me remarquent pas. Je crains qu'ils ne perçoivent quelque pitié dans le mien. Et je rugis avec eux pour que tu te relèves. Je dois paraître aussi dur, aussi cruel qu'eux, pour mon salut.
4e station : Jésus rencontre Sa mère.
Mère, voici le Fils que tu as nourri pour nous nourrir qui se ravive à ton contact, qui reprend des forces par ton amour, mais qui, te voyant si éplorée, se trempe à tes larmes bénites et ajoute au poids de sa croix ta douleur de mère. Mère endolorie ! C'est ta propre chair qu'on lacère, ton propre sang qu'on répand sur l'autel du sacrifice universel. Son dépouillement te dépouille. Il te dépouille depuis sa nudité natale, depuis cette crèche où Dieu s'était fait enfant avant de se faire homme, et tout au long de sa vie dédiée au Père et à Son dessein, jusqu'à ce moment de dénuement où sa kénose vient rencontrer la tienne, maternelle, en une ultime fusion de tendresse infinie. Et moi, ma Mère, je n'ai rien vu ni senti. Je me suis dérobé à ton regard qui cherchait de l'aide pour ton fils.
5e station : Jésus est aidé par Simon de Cyrène à porter sa croix. On cherchait quelqu'un pour l'aider à porter sa croix, mais attention de me trouver : cette croix n'est plus la mienne ! J'évite de côtoyer les bourreaux, je me fonds dans la foule. Et s'ils voulaient me tester pour voir si j'avais quelque sympathie pour le supplicié ? Et si cette croix redevenait mienne ? Et si on décidait de me mettre à sa place et de me crucifier ?
Ne me cherchez pas ! Je ne suis pas là ! Tenez, voilà quelqu'un d'autre pour le faire : Simon de Cyrène. On le prend, on le force à épauler le condamné. Il paraît hésitant. Il partage, sans doute, mes appréhensions. Mais on ne lui laisse pas le choix. On le contraint à venir en aide, non à la victime sacrificielle, non à l'agneau, mais au sacrificateur, et pour faire vite. Et Simon d'y aller de sa robustesse humaine pour soutenir l'humilité divine. Quelque chose se produit : un échange du regard, de la pensée, qui fait de l'acte forcé une action volontaire, humanitaire. Simon, qui prêtait l'épaule, offre à présent son corps, son cœur, son âme... Il ne veut plus se défaire de cette croix ! Il a fallu l'y arracher ! Comme je l'envie, du fond de ma lâcheté !
6e station : une femme pieuse essuie la face de Jésus.
Elle se fraye un chemin à travers le chemin raboteux et tumultueux, sans peur d'être rabrouée, munie de sa foi et de sa compassion. Elle l'atteint au visage et au cœur : au visage pour l'essuyer, et au cœur pour s'essuyer de ses péchés. Il lui offre son visage tuméfié, défiguré, ensanglanté. Elle passe un linge sur ses traits pour voir aussitôt apparaître la Sainte Face, lumineuse, préfigurant l'icône qui marquera à jamais l'humanité. Il offre à Véronique le reflet de son geste charitable, de son secours, comme un signe pour encourager les actes charitables à chacun de « ces plus petits de mes frères » (Mt 25:40) dont on essuierait ou allégerait la souffrance. Si cette femme venait à essuyer ma face, elle essorerait son linge de la sueur froide de ma peur, de ma mauvaise conscience, de mes cauchemars éveillés. Mais elle ne saurait le faire, car ma face, je l'ai cachée, je l'ai enfouie dans le tumulte de ce bas monde et celui de mon monde intérieur.
7e station : Jésus tombe pour la seconde fois.
Et ta rechute me renvoie à la mienne. Elle s'y associe pour aider à me redresser, à me tirer de mes vices, de mes précipices, de mes dépendances, de mes défaillances... Mais je manque de réceptivité. Je manque de sympathie. Je manque du silence intérieur nécessaire pour Te saisir la main, au milieu de cette furie qui s'acharne sur Toi pour que Tu Te relèves. Et cette furie, elle est bien plus en moi qu'en dehors de moi. Les coups de fouet, les injures, les moqueries ne proviennent plus seulement de l'effet de foule, mais de moi, isolément, volontairement, du fond de ma jalousie. Jaloux de ta notoriété, jaloux de ton succès, jaloux de ta divinité, jaloux de ta pureté que la boue du chemin ne parvient pas à entacher. Tu es mon antithèse et celle de mon genre. Tu es ce que je ne pourrai jamais être. Tu es la force que je ne pourrai jamais acquérir par moi-même, par mes propres moyens. Tu es la résilience qui te fait relever encore une fois pour poursuivre la route que tu t'es tracée, tout en traçant dans ton sillage nos propres routes. Tu es l'humanité, la divinité et la dignité qui me sont à jamais interdites. Je te hais.
Ronald BARAKAT
(Seconde partie dans l'édition de demain vendredi 25 mars 2016)

