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Une diaspora à l’heure du numérique : des Libanaises enflamment la Toile

Des Libanaises qui vivent aux quatre coins du monde ont des milliers de followers, de fans et de visiteurs. Des États-Unis à l'Europe en passant par le Canada, elles ont réussi le pari des réseaux sociaux.

Le groupe libanais de Montréal participant au Tour de l’île, 50 kilomètres à vélo dans les rues de Montréal, avec quelque 25 000 coureurs. Leurs bicyclettes arboraient le drapeau du Québec et celui du Liban.

À Montréal où elle réside depuis maintenant plus trente ans, Lamia Charlebois est devenue une célébrité presque malgré elle. Cette dame n'a jamais voulu tirer profit du groupe qu'elle a fondé depuis maintenant plus de 5 ans sur Facebook. Mais « Sirop d'arabe » qui rassemble aujourd'hui plus de 2 200 membres est devenu « le groupe in » pour tout Libanais qui vit dans la ville aux cent clochers.
Lamia Charlebois, consultante en relations publiques, se livre avec franchise. Pour elle, tout a démarré lorsqu'elle s'est rendu compte qu'une telle plate-forme apolitique, non affiliée à un organisme, n'existait pas pour les Libanais de Montréal. « Bien avant de créer ce groupe, j'essayais déjà de tendre la main aux nouveaux venus, raconte-t-elle. En tant qu'émigrée, j'étais consciente des difficultés que peuvent rencontrer les nouveau venus. Alors je me suis dit qu'il serait intéressant d'utiliser Facebook pour créer un esprit d'entraide. Je suis persuadée que cet esprit est contagieux et qu'il se répandra parmi les membres de la diaspora. Beaucoup doutaient de mes objectifs, se demandant si je n'avais pas de visées cachées. Même aujourd'hui, il arrive encore à certains d'en douter. »
Toutefois, au fil des ans, même les plus sceptiques ont compris le véritable but de Lamia. « Ce groupe est réellement fidèle à ses principes, il n'est dédié ni à l'autopromotion ni à une quelconque activité commerciale, dit-elle. Ici, on parle de ce qui peut intéresser un Libanais de Montréal, un point, c'est tout. Des domaines sociaux, culturels, éducationnels sont abordés. Mais ça s'arrête là. » Ceux qui ont déjà essayé d'en profiter ont eu affaire à sa fondatrice. « Évidemment, il y a quelques incidents, raconte-t-elle. Mais 90 % d'histoires merveilleuses et de belles personnes contre 10 % de négatif, c'est un superratio ! »
D'ailleurs, elle ne s'est jamais laissé faire et a refusé toute association avec une autre entité ou personne. C'est elle qui, depuis six ans, préside ce regroupement. Année après année, succès après succès, de plus en plus de membres prennent la parole. Il peut s'agir d'une grand-mère qui livre des recettes, d'une jeune femme qui parle des tendances du moment, etc. Le pari de Lamia est réussi. « Nous formons une famille, loin de nos familles, explique-t-elle. Aujourd'hui, c'est dans ce groupe qu'on trouve tout ce qu'on veut savoir à Montréal, sans crainte de tomber sur une information fausse ou biaisée. »
Les succès de ce groupe font écho à certaines études publiées par des chercheurs et portant sur les apports des réseaux sociaux aux émigrés. Le chercheur d'origine indienne, Ananda Mitra, parle de « communauté imaginée » pour désigner la façon dont les nouvelles technologies permettent aux populations originaires d'un même pays, réparties à travers le monde, de se rassembler, au moins dans le monde virtuel. « L'espace Internet » permet aux « populations de la diaspora » de « recréer et réinventer », par le biais des communautés virtuelles, « l'espace perdu de la nation ». (Mihaela Nedelcu, Nouveaux moyens de communication, nouveaux espaces sociaux. Le transnationalisme à l'ère du migrant online)

Présence multinationale
Parallèlement à cette réinvention, les réseaux sociaux ont complètement transfiguré les émigrés. « À l'ère du numérique émerge un nouveau type de migrant. Il s'agit d'un acteur social qui se construit dans la mobilité, qui apprend à s'enraciner partout dans le monde... » (même référence). C'est le cas de cette blogueuse libanaise qui a su, bien avant d'autres, utiliser les réseaux sociaux pour bien se positionner dans les espaces publics et privés nationaux et internationaux. Pour Éliane Fersan, tout a commencé alors qu'elle était encore au Liban. Dans le cadre de son travail, elle se servait déjà de ces moyens de communication pour attirer un grand public. Mais c'est en s'installant au Canada qu'elle a réellement saisi combien les réseaux sociaux sont primordiaux.
« Avec la neige et le mauvais temps, on est souvent privé de sortie, raconte-t-elle. Alors, notre action virtuelle est tout aussi primordiale que notre action réelle. On s'engage donc sur le web et on prend des positions importantes sur divers sujets. » Depuis maintenant quatre ans, son blog et sa page Facebook publique sont visités des milliers de fois par jour. Mais comment donc cette trentenaire, fondatrice et présidente de la « Lebanon Development Union », a-t-elle réussi à s'imposer autant dans le monde virtuel ? « Lorsqu'on est dans la communication, il faut savoir à qui s'adresser et de quels sujets traiter, dit-elle. Il faut également prendre en considération le facteur temporel. »
Éliane Fersan vient par ailleurs tout récemment de remporter la « Eisnhower Fellowship ». Elle raconte qu'elle se réveille parfois à quatre heures du matin pour publier son avis sur un sujet particulier. En Californie où elle réside désormais, il lui arrive très souvent d'aborder l'actualité libanaise lors du « peak time libanais », et ce malgré son éloignement géographique. Elle s'exprime sur les droits de la femme, sur l'égalité sociale... Tous ces thèmes sont abordés sur sa page Facebook publique et non sur sa page privée.
La distinction qu'Éliane Fersan fait entre les deux sphères est partagée par Lamia Charlebois. Cette dernière prend des positions sur certains sujets de l'actualité et publie ses points de vue seulement sur sa page personnelle. « Dans le groupe, c'est le groupe qui prime », ajoute-t-elle. Ne jamais mélanger les deux semble être la devise de ces Libanaises de la diaspora qui ont compris comment tirer profit de Facebook. « Aujourd'hui, grâce à notre groupe, assure Lamia Charlebois, des centaines de personnes ont pu régler de petits problèmes, se retrouver, obtenir des réponses à leurs questions, qu'ils soient nouveaux arrivants ou vétérans de la ville. Des rencontres en vrai ont été organisées pour le plaisir de se voir » en personne « et de lever des fonds pour différents organismes dans le pays d'origine ou le pays d'adoption ». Quant à sa page personnelle, elle lui permet de « restée connectée au Liban et ses enjeux, et de préserver des amitiés que la distance peut affecter ».
Reconnexion, liaison, ces termes renvoient tous à une même réalité. Celle d'une migrante toujours attachée à son pays. « Attachée certes, mais surtout bien inspirée », aurait pu ajouter Mayra Moukadem. Celle qui a fondé sur Instagram Monstre et style, un groupe suivi par près de 5 000 personnes, avait une idée bien précise : rappeler aux mères installées aux quatre coins du globe qu'elles sont avant tout libanaises et donc... élégantes. « Je voulais leur remonter le moral, dit-elle. Lorsqu'on est à l'étranger, on n'a pas le temps de s'occuper de soi. Alors on oublie à quel point l'aspect physique compte pour nous. »
C'est en faisant des recherches sur Instagram que Mayra s'est rendu compte de l'absence de « mères libanaises trendy ». Alors, de Seattle où elle se trouve, elle s'est lancé un défi. Montrer au monde entier ces belles mamans, avec ou sans leurs petits. Au début, elles étaient quelques-unes a lui envoyer leurs photos. Depuis, elles sont de plus en plus motivées. « Certaines ont même commencé à prendre la pose juste pour poster ensuite leurs images, dit-elle. Elles sont nombreuses à me remercier parce que j'ai réussi à les motiver. » En faisant la promotion de ces mamans modernes, Moukadem place son pays d'origine et sa femme sur le devant de la scène. Preuve que sur les réseaux sociaux, les Libanaises ont compris déjà la recette pour l'emporter avec succès.

Quid des dangers du virtuel ?

Les Libanaises actives sur les réseaux sociaux sont quasiment unanimes : les dangers des réseaux apparaissent dès qu'il y a une mauvaise utilisation de la part de ceux qui fréquentent ces plateformes. Lamia Charlebois parle littéralement « d'abrutis à qui on donne la parole ». Quant à Éliane Fersan, elle a l'impression que les plus narcissiques « ont trouvé le lieu idéal pour exposer au monde entier leur ego démesuré, surtout qu'au sein de la société libanaise, on adore la démesure ». Il y a longtemps déjà, rappelons-le, que chercheurs, médecins et psychologues insistent sur l'importance de l'équilibre psychologique dans l'utilisation du virtuel.


À Montréal où elle réside depuis maintenant plus trente ans, Lamia Charlebois est devenue une célébrité presque malgré elle. Cette dame n'a jamais voulu tirer profit du groupe qu'elle a fondé depuis maintenant plus de 5 ans sur Facebook. Mais « Sirop d'arabe » qui rassemble aujourd'hui plus de 2 200 membres est devenu « le groupe in » pour tout Libanais qui vit dans la ville...