La faute à cette hanche qu'il a fallu équiper d'une prothèse, et cette mobilité menacée par une canne en osier qui n'avait fait qu'empirer les choses. Avant ça, Emm Adel était la gardienne de l'immeuble. Pas de frasques ni de fresques dans son job à l'eau de Javel. Nul ascenseur émotionnel dans sa vie éclatée sur plusieurs étages, aucun lien de parenté non plus avec Josiane Balasko la (héris)sonnée dans le bouquin de Muriel Barbery, qui se nourrit à Kant, se douche à Tolstoï et arrose ses plantes à Mozart.
D'emblée, on pourrait penser que l'histoire de notre concierge a commencé et s'est arrêtée au même point, dans le hall de l'immeuble. Sans doute parce qu'on ne la voyait que de jour, conversant avec ses géraniums cultivés dans des pots de Tatra, essorant sa serpillière de ses ongles Éclat D'or, comme pour tordre le nez à la moindre poussière. Jetant le dévolu de sa cannelle sur des plats concoctés à Adel ou piquant du nez sur son fauteuil au motif coordonné à son bouquet de fleurs
artificielles.
Rothmans king size
Ce que peu de gens savaient, cependant, c'est que Emm Adel était un personnage de nuit. Une coquette déglinguée qui préférait le copinage des oiseaux de pleine lune à celui des piailleuses de plein soleil – par choix non pas par défaut. En soirée, elle s'aspergeait du reste des flacons cédés par les femmes de l'immeuble, grillait des Rothmans king size, affectionnait le whisky bon marché, les déboires gominés des séries made in Télé-Liban et le fard qui lui faisait des joues rouge carmin comme les pommes de son village. Elle choisissait, dépendamment du jour, vue sur la rue ou sur la cour intérieure qui servait de parking. Et de cette position stratégique, elle dressait sa grille de lecture des événements, se nourrissant de la dentelle des détails qu'elle brodait en grandes histoires sur un carnet qu'elle glissait sous son coussin, au lever du soleil.
Famille d'éléphants
Au moindre mouvement, elle se faisait étonnamment discrète. Elle se figeait, ne bronchait plus, ne cillait plus, tenant bien serrées ses mains tremblotantes de peur de se faire trahir par son Parkinson. Elle se retrouvait alors joyeusement écrouée derrière sa moustiquaire qui lui servait de bouclier protecteur comme d'un écran géant pour son (plus ou moins) soft voyeurisme. Elle était au courant de tout, vraiment tout. Des escapades nocturnes de la petite du premier aux retours alcoolisés de l'avocat propret du troisième, en passant par les amants du pseudogougeat célibataire du cinquième. Elle avait déjà compris que le fiancé de la belle du huitième était un vaurien, que le proprio du dixième buvait pour oublier son usine calcinée, que l'infirmière du quatrième retrouvait des hommes pour arrondir ses faims de mois. Elle savait que c'est le luron du sixième qui redressait les balais d'essuie-glaces de tout l'immeuble, que le prêtre fricotait avec l'Anglaise qui louait le douzième. Quant aux nouvelles recrues, les gens de passage, elle les fixait d'une drôle de façon et ne les lâchait pas de son regard noir inquisition. C'est comme ça qu'elle enregistrait le déroulement des nuits, sa mémoire était aussi redoutable que celle d'une famille d'éléphants.
Mains de boxeuse
Mais gare aux clichés qui font camper toute concierge dans le rôle de commère. Car Emm Adel réservait toutes ces histoires pour ses égoïstes rêveries, au lieu de les transporter sur un plateau de venin, d'étage en étage. Par contre, il lui arrivait de se déplacer, sortir de sa loge au moindre cri au loup. Pendant les soirs de guerre, elle escortait les habitants vers les sous-sols, arrachait du lit les lourds dormeurs, organisait les abris et réconfortait les plus petits en leur mimant des ombres chinoises. On raconte même qu'une nuit de bombardements, elle avait empêché des miliciens de squatter l'immeuble, seulement armée de ses mains de boxeuse que traversaient des rivières de veines.
Voilà de quoi étaient faites les nuits de Emm Adel. Mais la faute à cette hanche qu'il a fallu équiper d'une prothèse. Cette hanche qui a fait remplacer la concierge par l'un de ces gardiens d'immeuble en uniformes bleu ronflements. Et l'a exilée dans les placards où jaunissent nos souvenirs.
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Superbe article comme d'habitude. "Elle choisissait, dépendamment du jour, vue sur la rue ou sur la cour intérieure qui servait de parking." Si le terme 'dépendamment' au lieu de 'selon' est d'usage au Liban et quasi partout, il faudra logiquement demander à l'Acadėmie de l'inclure dans le dictionnaire car il ne s'y trouve pas! Exemple typique de l'usage qui devance l'officialisation d'un mot.
13 h 15, le 12 mars 2016