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Nos lecteurs ont la parole - Joe Khoury-Hélou

Une illusion de république

Jusqu'à tout récemment, nous continuions à agir, observer et analyser comme si nous avons toujours été un pays souverain et indépendant, une nation uniforme, une république démocratique. Depuis la déclaration du Grand Liban, et encore plus après l'indépendance, rien de tel n'a été véritablement érigé ; sauf dans les apparences. « Deux négations ne font pas une nation », avait écrit Georges Naccache. On se rappelait occasionnellement de cette manchette d'article, devenue une maxime, et on en oubliait aussitôt la symbolique dès que les affaires du pays semblaient dans l'ordre. Vivre dans ce genre de déni nous arrangeait bien : il y a tout d'abord ce besoin naturel « d'appartenir » ressenti par chacun, quand bien même chaque citoyen définit son identité nationale à sa guise. Les maronites ont continué à vivre dans la nostalgie du passé, à l'époque où la France, depuis Saint-Louis, les désignait comme la « nation maronite », une nation à part. Ils avaient alors leurs propres lois, leur organisation législative, administrative et judiciaire, et bénéficiaient au cours des siècles d'une protection étrangère, plus précisément celle de la France(1).
Les « privilèges » attribués aux maronites, et aux chrétiens en général, au titre de « garanties » (postes-clés à l'État) à une époque où la conjoncture interne et régionale le permettait, ont sans doute fini par exacerber chez la partie musulmane le sentiment d'injustice et de « lésion », celle-ci s'insurgeant contre ce qu'elle appelait alors, péjorativement, « le maronitisme politique ». C'est que les musulmans – à l'instar des chrétiens qui n'ont jamais voulu se détacher de l'Occident – n'ont jamais cru en leur engagement de ne pas fondre le Liban dans la marée islamo-arabe.
Mais, à la naissance de la nouvelle république et durant les années qui suivirent, il était normal que celle-ci vive dans la « paix civile », tant qu'aucun événement extérieur ne vînt exacerber les passions. La « paix civile » est propice aux affaires et au développement. Et le citoyen, chrétien ou musulman, y trouvait son compte. C'était la belle époque, répéte-t-on.
Cette paix interne n'a pas pu hélas se maintenir avec les changements opérés au sein du monde arabe, et plus particulièrement depuis la révolution égyptienne de 1952 et la montée du nassérisme. L'islam libanais a aussitôt trouvé dans le panarabisme prôné par Nasser son port d'attache. La fin du mandat du président Chamoun (qui avait opté pour le pacte de Bagdad face au nassérisme) a dû en pâtir avec ce que l'on a appelé « l'insurrection ». L'ampleur de celle-ci en tant que telle paraît à présent secondaire par rapport à la « vérité » apparue spontanément lors de ces événements : « la scission nationale » et « l'insincérité » mutuelle au niveau de notre « pacte ». Avec le slogan « ni vainqueur ni vaincu », le président Chéhab a pu redresser le cap, mais en se rapprochant de Nasser et en séduisant du coup les adeptes libanais de ce dernier ; les leaders chrétiens comme Camille Chamoun et Raymond Eddé étant quant à eux mis au banc de la République, voire même interdits de passer à la télévision (seule existait la télévision étatique), et le second bureau aux aguets pour mater leurs partisans.
Après la débâcle des armées arabes en 1967 et avec l'acharnement hystérique de la partie musulmane en faveur de la liberté de l'action révolutionnaire palestinienne au Liban, au point de ne vouloir participer au pouvoir que si une telle liberté est accordée, l'on a passé du stade de la scission pure et simple à celui de « l'inimitié » et de « la guerre des tranchées ». Les deux factions de la nation n'avaient aucune vision identique, ni sur l'identité nationale, ni sur la souveraineté, ni sur l'avenir commun, ni sur l'acceptation du « vivre-ensemble ». Les aspirations de la communauté primaient toute autre considération d'ordre national...
Il n'était plus étrange dès lors que chaque camp scelle ses alliances avec l'extérieur, par conviction idéologique, ou tout simplement selon la règle : « L'ennemi de mon ennemi est mon ami. » L'ancien mufti Khaled avait déclaré sans ambages que les organisations palestiniennes sont désormais l'aile armée des musulmans de Liban. Bien sûr, l'intervenant étranger n'accordait pas son aide pour les beaux yeux de son allié libanais : il ne faisait qu'exécuter son « agenda » propre (nouveau terme dans le lexique politique). Mais qu'importe ! C'est le concitoyen d'en face qu'il faut abattre...
La violence qui s'est manifestée lors de la guerre de 1975 a reflété hélas un état de haine inouï. Quinze ans après, les arrangements de Taëf qui résultaient d'une décision régionale parrainée par les grandes puissances sont venus y mettre un terme, tout en légitimant la tutelle syrienne.
En dépit des frustrations, les gens s'y sont vite accommodés comme si la « Deuxième République » proclamée était un vrai et authentique redémarrage... et l'illusion d'antan a repris le dessus.
Avec le poids de « l'occupation », on a cru que la seule tare était la « tutelle ». Petit à petit, les langues se déliaient pour réclamer l'entière souveraineté. Et avec le mouvement « souverainiste », né spontanément après l'assassinat de Rafic Hariri, on a pensé, une fois encore, qu'une nouvelle ère commençait. Il n'en fut rien. Tout simplement, parce qu'en face les fidèles à l'axe irano-syrien étaient sur le qui-vive, et que ceux-ci constituaient un poids équivalent aux « souverainistes »... Il comprenait de surcroît un parti armé jusqu'aux dents. Le nouveau clivage, redoutable, oppose à présent deux camps rivaux avec une détestation des uns envers les autres, sans précédent, alimentée par la nouvelle guerre sunnito-chiite dans la région.
La déchirure au sein de la nation est désormais ostentatoire, et on en parle ouvertement. « Sin-Sin », disait le président du Parlement il y a quelques années pour signifier que rien ne peut se faire sans l'accord syro-saoudien. Depuis l'éclatement de la Syrie, c'est de l'accord saoudo-iranien que dépend désormais notre sort.
Que note République soit une fiction, c'est désormais de plus en plus une évidence, car la prétendue nation est plus clivée que jamais et se trouve représentée au Parlement et au gouvernent par un ramassis de personnalités à multiples allégeances et que rien ne rapproche. Le seul consensus qui opère encore porte sur le sordide partage de la manne étatique, selon la règle du « donnant-donnant », les différents « dirigeants » actuels étant maîtres en matière de corruption. Cette vérité n'est plus un secret pour personne puisque les accusations mutuelles entre ces « seigneurs » sont étalées, par eux, les uns contre les autres, sur la place publique. Pour le reste, nos institutions ne sont plus que des arènes pour des combats de coqs, mais qui pourraient dégénérer à tout moment en combats de rue.
Le Premier ministre Tamman Salam le déclare à présent en toute transparence : « Le pays est ingouvernable. » Bien avant lui, Charles Hélou – dans sa lutte contre la présence palestinienne armée au Liban – avait œuvré, entre autres solutions envisagées, à mettre le pays sous tutelle onusienne. L'ambassadeur des États-Unis de l'époque avait rapporté dans une de ses dépêches au département d'État la position du président libanais, écrivant ceci :
« Le mieux qu'il puisse espérer serait une solution à la chypriote, avec, vraisemblablement, des enclaves confessionnelles. Il n'y a aucun honneur à titrer, dit-il, du fait de présider un État placé sous la protection des Nations unies. La seule présence de troupes internationales dans un pays compromet l'indépendance de ce pays détruit. Toutefois, cette solution peut s'avérer la meilleure possible au regard des alternatives disponibles – occupation israélienne, subversion syrienne et désintégration de l'État libanais au gré des appartenances confessionnelles. »(2)
Que peut-on espérer ? Des avis fusent de toute part pour proposer tantôt la fédération, tantôt la laïcité ou la neutralité, des idées remarquables mais hélas inapplicables consensuellement dès lors que notre pluralisme, et c'est l'évidence, est fondé sur des idéologies religieuses totalement incompatibles avec l'une ou l'autre de ces propositions. Les autres débats assénés au quotidien ne sont que stériles palabres...
Le mieux à faire serait de convaincre les faiseurs de la politique mondiale (qui ne négocient pas mais imposent) que, dans le nouveau Proche-Orient qu'ils projettent, un Liban souverain qui serait un espace de liberté serait une bonne chose pour eux et pour l'humanité. Sinon, c'est l'inconnu... et vivre dans l'inconnu est insoutenable.

Joe KHOURY-HÉLOU

1. Ibrahim Aouad – « Le droit privé des maronites » – Librairie Orientaliste Paul Geuthner – 1933.
2. J. Khoury-Hélou – Charles Hélou, « Hamlet de l'accord du Caire – Les secrets d'un mandat présidentiel » – PUSJ – 2014.

Jusqu'à tout récemment, nous continuions à agir, observer et analyser comme si nous avons toujours été un pays souverain et indépendant, une nation uniforme, une république démocratique. Depuis la déclaration du Grand Liban, et encore plus après l'indépendance, rien de tel n'a été véritablement érigé ; sauf dans les apparences. « Deux négations ne font pas une nation », avait écrit Georges Naccache. On se rappelait occasionnellement de cette manchette d'article, devenue une maxime, et on en oubliait aussitôt la symbolique dès que les affaires du pays semblaient dans l'ordre. Vivre dans ce genre de déni nous arrangeait bien : il y a tout d'abord ce besoin naturel « d'appartenir » ressenti par chacun, quand bien même chaque citoyen définit son identité nationale à sa guise. Les maronites ont continué à...
commentaires (1)

Quelle analyse extraordinaire! J'ai trouvé cet article à lire absolument et à garder pour que nos enfants et petits enfants le lisent! M. Joe KHOURY-HÉLOU, vous mériteriez les félicitations d'un Jury de professionnels en enseignement de l'Histoire. Acceptez, néanmoins, mes félicitations malgré qu'elles ne proviennent que d'une humble et simple citoyenne du Monde. Je voudrais vous exprimer, de tout coeur, mon admiration!

Zaarour Beatriz

23 h 23, le 10 mars 2016

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Commentaires (1)

  • Quelle analyse extraordinaire! J'ai trouvé cet article à lire absolument et à garder pour que nos enfants et petits enfants le lisent! M. Joe KHOURY-HÉLOU, vous mériteriez les félicitations d'un Jury de professionnels en enseignement de l'Histoire. Acceptez, néanmoins, mes félicitations malgré qu'elles ne proviennent que d'une humble et simple citoyenne du Monde. Je voudrais vous exprimer, de tout coeur, mon admiration!

    Zaarour Beatriz

    23 h 23, le 10 mars 2016

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