Décembre 1986. Altercation mythique sur le plateau d'Apostrophes. Interrogé par Bernard Pivot sur son passé de peintre, Serge Gainsbourg soutient que la peinture est un art majeur alors qu'écrire des chansons est un art mineur. Guy Béart s'insurge. L'homme à la tête de chou s'énerve. S'ensuivra une volée de noms d'oiseaux entre les deux chanteurs. Une séquence aujourd'hui inscrite dans les annales (vidéo) de la célèbre émission littéraire.
La peinture était la passion première de Gainsbourg. Peut-être même l'éternelle passion de cet esthète dans l'âme. Inassouvie? Certainement. Destructrice? Probablement. Certains proches, journalistes et biographes suspectent qu'il aurait amèrement regretté d'avoir sacrifié sa vocation picturale à l'urgence de faire de l'argent. Gainsbourg, peintre raté ? Plutôt : rendez-vous avec le génie manqué. « S'il avait poursuivi dans la voie de la peinture, il aurait pu devenir l'équivalent d'un Picasso ou d'un Dali », soutient sa première épouse, Lise Levitsky, artiste elle aussi, rencontrée aux Beaux-Arts en 1947, avec qui il restera en contact toute sa vie. Elle explique, dans un livre intitulé Lise et Lulu (éditions First), dans lequel elle revient sur leur relation, que la dépression de Gainsbourg en fin de vie était « vraisemblablement » due au fait qu'il pensait avoir raté sa vie.
« Je suis un initié »
La période picturale de Gainsbourg s'est étalée de 13 à 30 ans. « Dix-sept ans de pinceaux, couleurs, toiles et... problèmes de survie », confesse-t-il, à demi-mots, demi-teintes, au cours d'une interview en 1973.
Une vie de bohème que le dandy ne veut pas mener indéfiniment. Il prend un petit boulot de pianiste, écrit des chansons qu'il joue dans les bars, ce qui lui permet de toucher des droits, en plus de ses cachets. « Pianoter le soir et être à 7h30 le matin chez Pierre Lhôte pour (apprendre à) peindre, ça a été difficile », confiera-t-il toujours à Bernard Pivot. Vers 1955-1956, il laissera tomber définitivement l'art pour « le bifteck ». Avec le sentiment de vendre son âme au diable ?
Car, même au faîte de sa gloire de chanteur-musicien, il ne cessera jamais de proclamer qu' « écrire et composer des chansonnettes, c'est des conneries qui ne sont pas comparables à la peinture ». « La peinture demande une initiation », martelait-il à tout bout de champ, avant d'ajouter, vantard:
« Je suis un initié. »
« Gainsbourg et Gainsborough ont pris le ferry-boat »
À défaut de choisir la peinture, Lucien Ginsburg choisira donc son pseudo d'artiste en référence à celle-ci. Gainsbourg, comme Gainsborough. Il le citera d'ailleurs dans une de ses chansons : « Gainsbourg et Gainsborough ont pris le ferry-boat. » Pourtant, ce n'est pas la peinture romantique anglaise qui a ses faveurs. « À 20 ans, j'étais impressionné par les surréalistes, les cubistes aussi, puis j'ai découvert Francis Bacon, le plus grand peintre contemporain », répétait-il. Son style à lui est figuratif, proche du Nabi. Du moins, c'est ce qu'attestent les quelques toiles qui en restent. Car il a tout détruit. À part quelques portraits, dont un autoportrait, qu'aurait gardé sa première épouse. Un autodafé, à la mesure de l'exigence de cet artiste paradoxal qui voulait « peindre comme Raphaël, sans (se) tacher les doigts ».
En peinture aussi, Gainsbourg était Je t'aime moi non plus...


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